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Activité : Colloque
Titre : 83 - Genre, Migrations et Politiques publiques
Responsable(s) : Aurélie Audeval, Linda Guerry et Anne-Marie D’Aoust
Résumé : L'objectif de ce colloque qui comprend trois sessions est de mettre en lumière les enjeux de genre au sein des politiques publiques liées aux questions migratoires : politiques des migrations de réfugié-E-s, politiques et législations liées à la nationalité, migrant-E-s face à l’institution judiciaire, au contrôle des circulations, politiques de regroupement familial, politiques de main-d’œuvre. La prise en compte du cadre politique des migrations et de l'accueil dans leur aspect genré est un élément essentiel de la compréhension des phénomènes migratoires et des sociétés d'accueil et de départ. Une approche qui met l'accent sur l'historicité du genre des politiques migratoires permet ainsi de questionner ces politiques tout en soulignant leurs évolutions et la variabilité des systèmes de genre. Les analyses, portant sur plusieurs périodes et espaces géographiques, permettront une réflexion sur les enjeux du phénomène et des discussions sur les outils de déconstruction politique dans une perspective féministe.

Séance : Genre, Migrations et Politiques publiques - Séance 1 - Le genre des politiques migratoires dans le cas français (première moitié du 20e siècle)
Animatrice :  
Auteure : Elisa Camiscioli (Binghamton University (SUNY))
1 - Les archives de l’intime: genre, reproduction, et immigration en France au début du 20ème siècle
Cette étude montre comment le domaine de « l’intime » éclaire notre compréhension du genre et du processus migratoire tout en élargissant les notions traditionnelles de la politique publique. Conformément aux recherches féministes qui questionnent la distinction rigide entre les sphères publique et privée, la notion de l’intime souligne l’importance des questions concernant la reproduction, la famille et les relations sexuelles pour les politiques de l’État. J’examine ces thèmes en référence au débat sur l’immigration au début du 20e siècle en France, et plus spécifiquement les discussions sur les femmes françaises et leurs rapports avec les hommes étrangers. Les immigrants en France pendant cette période étaient principalement des hommes européens et blancs d’Italie, d’Espagne et du Pologne ; dans l’entre-deux-guerres surtout, des « mariages mixtes » entre des Françaises et des hommes européens devenaient de plus en plus courant. Je vais montrer comment l’intérêt de l’État à encourager la croissance démographique ainsi que la pureté raciale a influencé la politique publique sur l’immigration. Par exemple, la loi de 1927 sur la nationalité française, qui pour la première fois a permis aux Françaises de retenir leur nationalité après un mariage à un homme étranger, était motivée par des soucis natalistes pour augmenter la population française plutôt que par les demandes égalitaires des féministes. La loi de 1927 n’est qu’un exemple d’un cas où la politique de l’immigration était influencée par les questions intimes de la reproduction et des relations sexuelles, y compris la peur de métissage entre les femmes françaises et les sujets coloniaux Les archives de l’intime donnent ainsi de nouvelles sources qui peuvent éclairer le rapport entre femmes, genre et immigration.
Auteure : Linda Guerry (INRS)
2 - Genre et politiques d’immigration de main-d’œuvre dans la France des années 1920 et 1930
Prenant en compte les interactions entre les représentations (sociales et culturelles) et les pratiques des acteurs politiques et économiques, l’analyse montrera l’importance du système de genre (représentations du féminin et du masculin et rôles sociaux qu’occupent les hommes et les femmes) dans le façonnement, l’interprétation et la mise en pratique des politiques d’immigration et de gestion du marché du travail dans une configuration historique particulière. A partir de sources diverses (articles de presse, publications de savants, archives administratives, dossiers d’étrangers, statistiques, etc.), j’analyserai le poids du genre dans l’embauche d’une main-d’œuvre étrangère au cours des décennies 1920 et 1930 dans un contexte où s’élabore une politique d’immigration en France. Je présenterai comment le genre de l’immigrant-e joue sur son droit au travail, au séjour, à la circulation. La question morale, celle de l’interchangeabilité des catégories de main-d’œuvre, du contrôle des corps et de la mobilité, de la « crise de la domesticité », de « l’introduction des familles de travailleurs étrangers » seront abordées. Le rôle des États d’émigration (Pologne et Italie) dans ces politiques sera également analysé.
Auteure : Aurélie Audeval (EHESS)
3 - IndésirablEs ? Genre et régulations négatives des populations, France, 1938-1942
À travers la construction de la catégorie d'étrangèr.e. indésirable au cours des années 30 et de l'internement de personnes ainsi assignées à partir de 1938, cette communication se propose de reprendre les concepts d'élimination (Kallis : ) ou de régulation par la négative des populations afin de les observer au prisme du genre. En effet, les migrant.e.s ne se trouvent alors pas seulement confronté.e.s aux difficultés de politiques d'accueil peu bienveillantes mais font bien face à des politiques de plus en plus violentes visant à les mettre physiquement et spatialement en dehors de la communauté nationale. L'enjeu étant de réguler ces populations vers la négative, la question reproductive devient pour les autorités un enjeu central conduisant à des assignations et à des traitements administratifs spécifiques en fonction du genre. Effleurant la question du mariage mixte des femmes étrangères, je reviendrais ici surtout sur la création d'espaces d'internement non mixtes, comme dispositif central antireproductif, et sur la mise sous tutelle étatique des indésirables femmes internées ou assignées.
Séance : Genre, Migrations et Politiques publiques - Séance 2 - Contrôle et assignations des migrant-E-s (Afrique et Europe)
Animatrice :  
Auteure : Marie Rodet (SOAS - University of London)
1 - Genre, génération et contrôle de la circulation des personnes entre le Mali et le Sénégal à l’heure de Modibo Keita (1959-1968)
Ma présentation analyse les questions migratoires et frontalières entre le Sénégal et le Mali dans une perspective de genre, de la création de la Fédération du Mali en 1959 jusqu’à la chute du régime de Modibo Keita en 1968. Nos recherches montrent la continuité des mouvements migratoires entre le Mali et le Sénégal, malgré les différentes mesures gouvernementales prises pour les limiter, et témoigne de l’importance des liens familiaux et intergénérationnels et le rôle central des femmes dans le maintien de mouvements migratoires. Le régime de Modibo Keita se retrouve confronté pendant toute la période à une tension originelle entre un projet hautement politique de construction nationale et une réalité sociale de longue durée de construction de communautés désormais transnationales. Au-delà des injonctions politiques, les migrations maliennes à l'époque sont déjà fortement marquées en terme de genre, de classe et de génération dans un contexte régional spécifique. Du point de vue institutionnel, la question du contrôle de la circulation des personnes à cette époque se révèle ainsi intimement lié au contrôle de la jeunesse et à la politisation des affaires familiales. Nous analysons également comment les acteurs et actrices concerné-e-s tentèrent eux/elles-mêmes de faire face à une emprise toujours croissante du politique sur leurs mouvements migratoires et leur vie familiale. Les réactions des populations et leurs stratégies de contournement nous éclairent notamment sur la construction des identités régionales et nationales dans le Mali postcolonial.
Auteure : Gwénaëlle Mainsant (CNRS)
2 - Les prostituées migrantes face à la justice, impossibles ou nécessaires victimes?
La tension entre vision victimaire des prostituées migrantes et condamnation de l’immigration irrégulière qui traverse l’administration des prostituées migrantes en fait un cas de prédilection pour envisager les rapports entre genre et politique migratoire dans le contexte français. En effet, dans les discours médiatiques et politiques dominants, les prostituées migrantes se voient souvent réduites à des victimes de la traite. Plus encore, l’administration des prostituées migrantes par les institutions est enserrée dans une tension : une prostituée étrangère est simultanément considérée comme coupable de franchissement illégal des frontières et victime de proxénétisme. Cette tension traverse les pratiques d’administration des prostituées migrantes, que ce soit par les associations, par la police ou encore par la justice. Le dispositif du procès de proxénétisme parce qu’il vise à établir l’existence de l’infraction, oblige les professionnels de justice à qualifier les liens entre la prostituée et son proxénète (compagnonnage, liens familiaux, exploitation), le statut d’auteur et celui de victime. L’observation de ces procès permet ainsi de saisir la prégnance chez les professionnels de justice de cadres cognitifs socialement situés, racialisés et genrés dans l’interprétation de la gravité de l’infraction (de la place de la violence notamment), des rôles des justiciables dans l’affaire et in fine des catégories juridiques. Les observations des procès de traite et proxénétisme (conduites depuis novembre 2014) et les entretiens avec des professionnels de justice (procureurs, avocats de la défense et des parties civiles, juges du siège) au sein du Tribunal de grande instance de Paris permettront ainsi d’éclairer les dimensions racialisées et genrées d’une politique sexuelle, et en creux, d’une politique migratoire.
Auteure : Sarah Mazouz (Humboldt Universität zu Berlin)
3 - Expériences de binationalité: entre assignations raciales et injonctions de genre (Allemagne)
En se fondant sur une enquête ethnographique en cours sur les usages sociaux de la double nationalité en Allemagne, cette communication entend s’appuyer principalement sur des entretiens biographiques réalisés avec des personnes binationales (germano-française ; germano-tunisiennes et germano-turques) pour voir comment la double nationalité peut se réfracter dans différentes sphères de vie et dans diverses facettes de l’existence d’un individu (Yngvesson et Bibler Coutin 2006). Ici, l’examen sera porté sur la manière dont les formes d’assignation en termes de genre et de sexualité, de racialisation, de classe et d’âge orientent l’expérience des binationaux. Par exemple, un Germano-turc peut être perçu uniquement comme un Turc et être traité comme tel parce qu’il appartient aux classes populaires et qu’il est un homme jeune. En revanche, une Germano-française élevée en France peut finalement faire le choix de s’établir en Allemagne à l’âge adulte parce que les manifestations du sexisme ordinaire lui paraissent moins prononcées qu’en France. L’enquête actuellement menée apporte aussi des éléments de réflexion sur les configurations différenciées et les formes diversifiées de « carrières de nationalité » (Becker 1985 ; Darmon 2008) qui peuvent apparaître au sein d’une même famille en fonction des assignations de genre et de la manière dont est (devenu) binational. Ainsi, cette communication s’appuiera sur les travaux qui montrent que les assignations identitaires ne s’additionnent pas nécessairement (Davis 1982 ; Crenshaw 1995) mais qu’elles s’articulent de manière diversifiée selon les situations et les configurations sociales, politiques et économiques (West et Zimmerman 1987 ; West et Fenstermaker 1995). L’ethnographie des expériences permet aussi d’étudier la manière dont s’articulent contrainte et subjectivation (Foucault 2008 et 2009), en examinant notamment les formes de réappropriation mises en œuvre par les personnes auxquelles s’applique ce statut.
Séance : Genre, Migrations et Politiques publiques - Séance 3 - Émotions, affect et régulations sexuées des migrations au Canada
Animatrice :  
Auteure : Anne-Marie D'Aoust (Université du Québec à Montréal)
1 - Le jeu de l’amour et du hasard? Dimensions genrées et racisées des technologies de l’amour et de la gestion sécuritaire des mariages frauduleux au Canada
Cette communication propose une étude généalogique des pratiques de gestion de la migration de mariage au Canada. Dès août 2011, l’ancien ministre de l’immigration Jason Kenney identifiait les mariages frauduleux comme représentant un « sérieux problème » auquel le gouvernement devait faire face. En nous attardant plus spécifiquement sur le cas des mariages frauduleux ou « mariages de complaisance », nous proposons d’examiner les modes de contrôles et de gestion managériale des migrants de mariage. Nous établirons comment ceux-ci mobilisent ce que nous appelons des « technologies de l’amour » pour actualiser une régulation biopolitique des populations et de la communauté politique imaginée selon des paramètres précis de genre, race et classe propres au « nation building ». Comment la surveillance et les pratiques de gestion sont-elles justifiée et mises en place, allant des entretiens à distance avec les migrants/migrantes à la création d’unités d’enquêtes administratives? Comment les corps des migrants et migrantes, leurs artefacts matériels et leurs relations interpersonnelles sont-ils interprétés et évalués comme étant « sincères » et « non menaçants » pour le pays d’accueil? Nous suggérons que les corps et les émotions des couples impliqués dans des processus de réunification familiale doivent être compris comme étant, en soi, des espaces frontaliers gérés. L’amour et les émotions deviennent ici des marqueurs géopolitiques, une cible et un objet de calcul dans la gestion gouvernementale de la migration effectuée au nom de la sécurité.
Auteure : Tamara Vukov (Université de Montréal)
2 - Affect, matérialité, et genre dans la régulation sexuée des migrations: le cas du regroupement familial dans les politiques d'immigration canadiennes
Cette communication reprend, dans un premier temps, la présentation de trajectoires exposées dans ma thèse doctorale : Affective Politics, Effective Borders, permettant de mettre en lumière la gouvernance biopolitique et affective de l'immigration canadienne (Vukov 2007). À travers ces études de cas, il est porté une attention toute particulière à la réglementation sexuelle de l'immigration à travers la catégorie de regroupement familial présente dans la Loi sur l'immigration et la protection des réfugiés (Vukov 2007, White 2013, D'Aoust 2013), en insistant notamment sur certains effets de la campagne contre les mariages frauduleux lancée en 2011 par le gouvernement Harper (Gaucher 2014). Ancrée dans des archétypes racisés d'hommes étrangers prédateurs cherchant à exploiter des femmes canadiennes naïves, il s'agit de montrer comment cette chasse aux relations intimes frauduleuses et des soi-disant « mariages sur papier » (paper marriages) a occasionné une réglementation de plus en plus étroite et répressive de la normativité relationnelle, tant sur le plan du genre, que de la sexualité, et d'autres rapports de pouvoir (Satzewich 2014). J'aborderais alors mes recherches en cours sur cette question, à savoir tracer et développer une archive intime interventionniste (White 2014) en lien avec des personnes naviguant et négociant dans leurs relations transnationales les défis de cette surveillance accrue et plus particulièrement de son aspect normatif des relations sexuées et genrées qu'exigent les politiques de regroupement familial canadiennes.