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Activité : Colloque
Titre : 135 - Les zones d’ombre de la recherche féministe francophone québécoise : interroger les impensés pour construire des solidarités féministes
Responsable(s) : Stéphanie Mayer
Résumé : Ce colloque examine les approches théoriques, thématiques ainsi que les débats peu développés dans les études et les mouvements féministes francophones comparativement à ceux dans d’autres espaces nationaux, linguistiques et culturels. Les panélistes sont conviés-es à interroger les zones d’ombre des recherches féministes francophones, principalement québécoises, à partir de leur propre objet d’étude qui vont des théories queers, à l’hétérosexualité, au transactivisme et à l’intersexualité en passant par les questions portant sur la laïcité et l’expérience coloniale des femmes autochtones. Les intervenants et intervenantes discuteront deux aspects des impensés des recherches féministes francophones québécoises. Premièrement, ils et elles réfléchiront aux conditions historiques, théoriques ou politiques qui ont contribué à cantonner à la marge des recherches féministes francophones sur ces thèmes, ces questions et ces approches qui sont au cœur de leurs travaux. Comment expliquer ces différences dans les objets de recherche entre les féministes francophones et les anglophones ? Quelles sont les raisons théoriques ou politiques de la présence ou de l’absence d’intérêt scientifique pour certaines questions ? Comment comprendre les résistances perçues ou ressenties dans les recherches féministes francophones par rapport à ces enjeux ? Voici quelques-unes des questions auxquelles ils tenteront d’apporter des réponses. Deuxièmement, les panélistes aborderont les conséquences, actuelles ou potentielles, pour les recherches féministes francophones de ces zones d’ombre identifiées, et ce, dans le plus grand intérêt de nourrir et renouveler les théorisations et les pratiques féministes. Quels sont les apports heuristiques de ces questions développées de façon plus importante en dehors de la francophonie pour les recherches féministes francophones? Quelles alliances de recherche pouvons-nous entrevoir pour l’avancement des connaissances sur ces enjeux? Quelles explorations théoriques et politiques nouvelles peuvent être entrevues pour les recherches féministes francophones à partir de l’approfondissement de ces thèmes? Voici une seconde série de questions auxquelles les panélistes tenteront de répondre. Ce colloque souhaite évaluer, sur la base de la diversité des thèmes discutés, comment les recherches féministes francophones québécoises peuvent s’inspirer de ce qui se déroule en dehors de la francophonie d’une part et, d’autre part, comment ces dernières peuvent contribuer par leur singularité à enrichir les réflexions à l’échelle mondiale. Enfin, la mise en lumière de ces zones d’ombre par les panélistes vise à contribuer positivement aux recherches et aux luttes féministes francophones québécoises.

Séance : Les zones d’ombre de la recherche féministe francophone québécoise : interroger les impensés pour construire des solidarités féministes - Séance 2
Animatrice : Chantal Maillé 
Auteure : Bruno Laprade (UQAM)
1 - Les frontières de l’ère post-gaie : intérêt et limite des théories queers en français
Dans son dictionnaire des cultures gaies et lesbiennes, Didier Éribon se désole de la plus grande reconnaissance des études queers aux États-Unis que de celles des études gaies et lesbiennes. Pourtant, dans la francophonie, il est rare de trouver des programmes ou même des cours consacrés aux théories queers et ce, malgré leurs racines dans la French Theory (Cusset). Selon Marie-Hélène Bourcier, cela peut être attribuable en partie à la traduction tardive des ouvrages, de même qu’à la structuration des champs académiques rejetant, du moins en France, les cultural studies et les questionnements identitaires. Le terme reste difficile à traduire, d’une part parce qu’il est marqué par son contexte d’origine anglo-saxon, d’autre part parce que ses frontières sont poreuses dans le temps et l’espace; parfois employé comme terme parapluie de la diversité sexuelle, parfois pour signifier la non-conformité tant de genre que de sexualité, il serait par essence réfractaire aux définitions. La théorie queer elle-même se développe au début des années 1990 et peut servir de marqueur identitaire pour désigner l’avènement d’une nouvelle génération post-gaie (Ghaziani). Celle-ci est envisagée ici comme une expansion de l’imaginaire homosexuel résidentiel (hors des enclaves gaies) et familial (avec l’adoption) alors même que se reforment de nouvelles géographies de l’homophobie sur des lignes souvent raciales (telle que l’apparition de l’homonationalisme et de l’homonormativité). L’arrivée tardive du queer dans les milieux francophones peut ainsi être un danger et une occasion d’envisager ces nouveaux discours sociaux à l’aune des angles morts des études LGBT plus implantées.
Auteure : Alexandre Baril (Université d'Ottawa)
2 - Aux intersections du féminisme et du transactivisme : l’apport heuristique des perspectives transféministes pour les analyses féministes intersectionnelles francophones
Depuis plus de quatre décennies, le nombre croissant des personnes s’identifiant comme transgenres/transsexuelles (trans) et les liens que ces dernières, leurs luttes, études/mouvements entretiennent avec les études/mouvements féministes suscitent des débats. Alors qu’une majorité de féministes ont gardé le silence à propos des transidentités, un certain nombre se sont exprimées négativement à leur sujet (Raymond, 1981; Hausman, 1995; Jeffreys, 2014) et certain-es transactivistes ont problématisé leurs écrits (Stone, 1991; Califia, 1997; Serano, 2007). Si nos collègues anglophones ont commencé à documenter ces tensions, ainsi que les points de divergences et de convergences des études/mouvements féministes et transactivistes, comme en témoignent les travaux en plein essor sur le transféminisme (Koyama, 2000/2001; Noble, 2006; Scott-Dixon, 2006; Enke, 2012), les féministes francophones sont demeurées silencieuses : les perspectives transféministes représentent une zone d’ombre dans leurs recherches. À l’exception de quelques écrits abordant brièvement les transidentités et de travaux francophones sur les transidentités non liés au féminisme, rares sont les travaux de féministes portant directement sur les transidentités (Bourcier, 1999; Bourcier et Molinier, 2008; Baril, 2009; 2014). À l’heure de la pluralité des perspectives féministes et des analyses intersectionnelles, il semble important, en contextes francophones, de construire des savoirs s’intéressant aux liens entre les mouvements féministes et les autres mouvements sociaux, dont trans, particulièrement lorsque ces intersections demeurent sous-théorisées, afin de créer des espaces de dialogue et de solidarité entre groupes marginalisés. Cette communication montre l’apport heuristique des perspectives transféministes dans l’élaboration des savoirs féministes francophones pour articuler les oppressions sexistes et cisgenristes
Auteure : Stéphanie Mayer (Université Laval, Chaire Claire-Bonenfant)
3 - Sortir les théorisations féministes de l’impasse : reproblématiser l’hétérosexualité et penser l’action transformatrice des femmes hétérosexuelles
Dans le féminisme radical, les discussions qui opposaient les lesbiennes radicales/féministes aux féministes hétérosexuelles restent dans l’impasse jusqu’à la première moitié des années 1990 (Wilkinson et Kitzinger, 1993). Malgré l’apport fondamental des lesbiennes à la problématisation de l’hétérosexualité comprise comme obligatoire (Rubin, 1975) ou contrainte institutionnalisée pour toutes les femmes (Rich, 1981), ces nombreux écrits posent le lesbianisme comme la pratique cohérente pour le féminisme et la lesbienne comme la résistante à l’hétéropatriarcat (Atkinson, 1975; Bunch, 1975; Wittig, 1980; etc.). La nécessaire condamnation de l’hétérosexualité comme lieu et moyen de l’oppression des femmes laisse toutefois peu d’alternatives entre l'abnégation et la culpabilité pour les féministes hétérosexuelles (Echols, 1992). Pour contourner l’impasse et revitaliser les analyses féministes de l’hétérosexualité, une nouvelle phase de réflexions s’amorce principalement dans le monde anglo-saxon après 1995 (Jackson, 1996, 1999; Richardson, 1996, 2000; etc.). Ces théoriciennes féministes privilégient des analyses qui combinent la contestation des divisions et des hiérarchies de genre ainsi que la critique des privilèges et statuts hétérosexuels, plutôt que d’insister la contradiction/incohérence politique des personnes impliquées dans ces relations. Cette communication abordera d’abord la contribution encore peu connue dans la francophonie de ces théoriciennes anglo-saxonnes au renouvellement des analyses sur l’hétérosexualité et ensuite, montrera comment elles posent les conditions nécessaires pour que puisse être pensée la capacité critique et d’action féministe des femmes au sein de l’institution hétérosexuelle. Restituer cette agentivité radicale et subversive des féministes se retrouvant dans des relations hétérosexuelles pourrait être l’une des contributions de la recherche et de l’action féministe francophone.
Séance : Les zones d’ombre de la recherche féministe francophone québécoise : interroger les impensés pour construire des solidarités féministes - Séance 1
Animatrice : Chantal Maillé 
Auteure : Chantal Maillé (Institut Simone-De Beauvoir, Université Concordia)
1 - Francophonie paradigmatique et construction d'une grammaire féministe des différences
Conférence d'ouverture
Auteure : Caroline Jacquet (UQAM)
2 - Déconstruire les couples binaires laïcité/égalité vs religion/patriarcat : l'apport des analyses féministes poststructuralistes anglophones pour créer de nouvelles solidarités
Récemment, plusieurs féministes poststructuralistes anglophones ont critiqué les discours dominants sur la sécularisation, présents de manière implicite ou explicite au sein des études féministes, assimilant la modernité et l’égalisation des conditions entre les hommes et les femmes à la privatisation et la spiritualisation (voire disparition) des croyances religieuses (Butler, 2008; Braidotti, 2008; Jakobsen et Pellegrini, 2008; Brown, 2012; Scott, 2012). Ne seraient compatibles avec cette tendance féministe séculariste que les conceptions de la religion comme foi intérieure librement choisie à l’exclusion des autres. Cette communication résumera brièvement les déconstructions opérées par ces chercheuses : laïcité/religion, modernité/tradition, occident/reste du monde, liberté/soumission, égalité/patriarcat. Deux obstacles pourraient être soulevés pour éviter d’intégrer leurs travaux aux recherches féministes francophones au Québec. D’une part, ces travaux anglophones tendent à cibler dans leur critique une conception protestante des religions. D’autre part, elles font référence au concept de « secularism » et non de « laïcité ». L’intérêt ici est de proposer des pistes de recherche pour intégrer l’apport de ces déconstructions théoriques à l’étude des mouvements féministes au Québec, notamment durant les périodes charnières des années 1960 à 1980 : Féminismes et mouvements laïques sont-ils allés de pair? Les critiques féministes du catholicisme étaient-elles nécessairement anti-« religion »? Quels rôles explicatifs joue le schéma narratif du passage de la « Grande noirceur » à la « Révolution tranquille » au sein des mouvements féministes? Cette recherche historique critique nous paraît fondamentale pour créer de nouvelles solidarités entre féministes croyantes et non croyantes.
Auteure : Julie Depelteau (Université d'Ottawa)
Le-s co-auteure-s : Dalie Giroux (Université d'Ottawa)
3 - Sur la piste d’une pensée politique bispirituelle
Au sein du petit nombre d’études portant sur le mouvement two-spirit (bispirituel) en Amérique du Nord, force est de constater le peu d’études en langue française, sinon que quelques travaux anthropologiques (Hérault, Saladin d’Anglure). Nous remarquons également, au sein du monde universitaire, le peu de connaissances d’une pensée politique bispirituelle émergeant du mouvement même (une praxis two-spirit?). Et ce malgré l’activité politique et le « travail de terrain » de groupes two-spirit, et malgré des pratiques d’écriture et de représentations visuelles. Nous proposons dans cette intervention un état des lieux de la question (histoire du mouvement, études sociologiques et anthropologiques, activisme contemporain), ainsi qu’une réflexion sur les manières de documenter la bispiritualité comme pensée politique, notamment à partir de la théorie, de la littérature de témoignage, de la poésie, des arts visuels et de la fiction autochtone (e.g. Susan Beaver, Beth Brant, Tomson Highway, Qwo-Li Driskill, Kent Monkman, Patricia Gunn Allen). Nous voulons situer ces pratiques comme gestes de visibilisation et d’activation de systèmes de genres (non-hétéronormatifs) que l’entreprise coloniale cherche à réprimer.
Auteure : Janik Bastien Charlebois (UQAM)
4 - Quand l’enthousiasme heuristique occulte les sujets sociaux : Traitements théoriques de l’intersexuation et des personnes intersex(ué)es dans la recherche féministe francophone
La découverte de l’intersexuation au sein des sciences sociales est principalement le fait des recherches féministes. Initiée par Kessler (1990) et Fausto-Sterlin (1993), elle est introduite en francophonie par Kraus (2000). La recherche francophone s’est surtout centrée sur l’existence de trajectoires atypiques de la sexuation, de même que sur les ressorts (hétéro)sexistes ou hétéronormatifs de la prise en charge médicale des personnes intersex(ué)es. Ces objets sont mis à contribution pour étayer la thèse de la construction du sexe, pour réfléchir au concept de « genre », ainsi que pour saisir l’ampleur de l’appareil de bicatégorisation du corps sexué. Les sujets sociaux intersexes y apparaissent régulièrement, mais à travers de brèves mentions des effets négatifs des mutilations et les luttes entreprises pour qu’elles cessent. Le numéro « À qui appartiennent nos corps », de Nouvelles Questions Féministes, se distingue cependant par son investissement complet dans les expériences et les politiques intersexes. En contraste, la recherche anglophone, qui a certes aussi saisi l’intersexuation pour des fins politiques féministes centrées sur des sujets femmes non-intersexes, a cependant produit davantage de savoirs autour des expériences intersexes. Un corpus de recherche explore les effets des traitements non-consensuels, interroge le milieu médical sur ses pratiques, et examine les rapports sociaux entre personnes intersex(ué)es et médecins. Ceci engage les chercheurs sur d’autres avenues théoriques, de même que des réflexions politiques plus près des luttes des sujets sociaux intersexes. Au regard des conversations au sein desquelles sont engagées les recherches féministes de la francophonie, quels axes pourrait-elle développer pour se rapprocher des sujets sociaux intersexes?