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Activité : Colloque
Titre : 168 - Matérialité(s) des corps
Responsable(s) : Solène Froidevaux, Najate zouggari et Vanessa Brandalesi
Résumé : La tradition des études féministes telle qu’elle s’est constituée dans la mouvance de la seconde vague du féminisme francophone a eu pour spécificité un intérêt marqué pour la matérialité des rapports de pouvoirs, ce qui constitue un apport théorique indéniable. Pourtant, un état de la littérature francophone contemporaine relative à la place du corps dans les sciences sociales montre une dématérialisation croissante de celui-ci par le recours systématique, et souvent exclusif, aux enjeux symboliques qu’il sous-tend. Malgré les apports des études féministes dans ce domaine, le corps matériel n’est pas au centre des théories sociales contemporaines. Pourtant, observer et analyser le corps, à travers ses postures, ses gestes, ses expressions, ses membres - et les discours qui y sont liés - conduit à nous ouvrir à l’interdisciplinarité en vue de contribuer efficacement à une production des savoirs féministes sur le corps. Il s’agit donc, avec ce colloque, de revenir sur l’apport des études féministes francophones, dans une perspective interdisciplinaire, à l’intersection de la sociologie, de l’anthropologie et des études genre. Notre proposition s’articule autour de trois axes (sessions) thématiques, perméables les uns aux autres : le corps en action(s) et en situation(s); l’articulation entre les corps et les objets ; le discours comme producteur d’un corps genré.

Séance : Matérialité(s) des corps - Séance 1
Animatrice :  
Auteure : Meriem Alaoui Btarny (UNSA - LIRCES)
1 - Des corps Gnawa en danses et en transes
La musique et la danse constituent le noyau de la vie religieuse d’une communauté au statut particulier, par rapport aux autres confréries du soufisme marocain, il s’agit des adeptes Gnawa. Communauté populaire du Maroc, les Gnawa accompagnent ceux qui sont touchés par les djins lors de nuits rituelles appelées lila. Les sacrements administrés lors de ce culte de possession, se déroulent au rythme d’un répertoire chorégraphique et musical particulier. Chez les initié.e.s, la danse des « ravis » atteste de la transformation profonde qui s’opère dans leur corps. La lila étant une performance collective, le.la possédé.e doit faire en sorte que ses mouvements soient significatifs au regard du collectif. Or, depuis quelques années les activités rituelles Gnawa évoluent dans un espace bien différent, celui du monde du spectacle. Les rythmes et les danses se sont associés à de nouveaux espaces contribuant ainsi à la production de nouvelles pratiques corporelles. L’approche ethnographique du corps en situation permet de l’appréhender au travers des postures et des gestuelles codifiés qui le produisent. Ce qui conduit à concevoir le corps genré non pas en termes essentialistes, mais comme le support de rapports construits par les acteurs et susceptibles de changements et de reconfigurations permanentes. Comment alors aborder la diversité des usages sociaux et culturels de ces pratiques corporelles vécues ? Quelles sont les règles formelles, les rapports effectifs et symboliques qui construisent ces corps Gnawa de transes en danses ?
Auteure : Catherine Bourgeois (Université libre de Bruxelles + Université des Femmes, asbl)
2 - Pelo bueno/pelo malo. La chevelure au croisement des rapports sociaux de sexe, de classe et de race
En République dominicaine, comme dans d’autres sociétés post-esclavagistes (Labelle, 1987 ; Bonniol, 1990 ; Cunin, 2004), subsiste le préjugé de la couleur (hérité de l’époque coloniale) qui pousse les personnes à la peau foncée à recourir à des stratégies sociales pour paraître plus claires. Ce préjugé s’appuie sur un vocabulaire coloriste décrivant le continuum des phénotypes physiques, ainsi que sur des stéréotypes relatifs à l’identité sociale des individu.e.s et associés aux trois phénotypes principaux (blanc, mulâtre et noir). Le préjugé de la couleur s’étend à la chevelure qui, selon sa texture, est classée en deux catégories principales auxquelles sont associés des jugements de valeur : pelo malo (cheveux crépus/frisés) et pelo bueno (cheveux ondulés/lisses). La chevelure catégorisée comme « pelo malo » fait alors l’objet de commentaires extrêmement normatifs visant à l’adoption de coiffures considérées comme « socialement efficaces » (Goffman 1975). Plus encore, certaines coiffures sont fortement proscrites dans certains secteurs (écoles, administrations publiques, sur le lieu de travail, etc.). À partir de recherches ethnographiques menées dans des salons de coiffure en milieu populaire dominicain, cette communication s’intéressera aux discours sur la chevelure des femmes (plus particulièrement visées par ces discours et ces interdictions), aux normes esthétiques, « raciales » et de genre que ces discours dessinent, aux stratégies de « couverture » que les femmes adoptent pour diminuer certains stigmates (noirceur et pauvreté principalement) et aux effets de l’exposition des cheveux crépus dans l’espace public sur la vie de celles qui « transgressent » ces normes.
Auteure : Solène Froidevaux (Université de Lausanne)
3 - Cibler les corps : pratiques du tir à l’arc et du tir au pistolet en Suisse
Si l’étude des pratiques sportives dans une perspective de genre s’est développée dès la fin des années 1970 (Laberge, 2004), peu voire pas de travaux – à ma connaissance dans la recherche anglo-saxonne, francophone et allemande – qui adoptent cette approche ont traité de l’exercice du tir à l’arc et du tir sportif. Pourtant, je postule que ces deux activités, notamment de par les objets qu’elles nécessitent et par les croyances qui les entourent – comme celle d’ « activité virile » - peuvent être des terrains propices à aborder et à comprendre la production de corps genrés. Je tenterai donc dans cette communication et à partir de mes premières observations de terrain, de réfléchir à la faisabilité et à l’intérêt sociologique de mener une ethnographie du corps en action et en situation, tout en portant une attention à la matérialité des corps comme de l’environnement entourant l’exercice. J’aborderai notamment les rapports à l’objet (l’arc et l’arme) qu’entretiennent les pratiquant.e.s, la prégnance d’une culture matérielle propre à chaque activité, la monstration de certains corps et les représentations qui leur sont liés ainsi que les diverses performances (de genre, de classe, de race, etc.) qui peuvent être rendues visibles par la pratique. Je me pencherai également sur les spécificités du contexte suisse, dans lequel il existe une forte tradition du port et de l’usage de l’arme chez les hommes adultes dans le cadre du service militaire obligatoire. Quant au tir à l’arc, il est encore souvent rattaché à une figure mythique de nationalité suisse, Guillaume Tell mais plus encore à un lien entre l’humain et la nature.
Séance : Matérialité(s) des corps - Séance 2
Animatrice :  
Auteure : Sandra Jaeggi (Université de Fribourg)
1 - Nourrir c’est former ? Biberons gréco-romains et matérialité sexuée du corps
Les petits récipients à bec tubulaire découverts dans des tombes d'enfants ont longtemps été interprétés par les archéologues comme l’équivalent de nos biberons modernes. Le sujet est débattu. Une analyse plus poussée de la forme de l'objet peut- elle apporter de nouvelles informations ? Ma communication tentera de le démontrer. Réalisés en céramique, ils sont de base arrondie et tiennent dans la main. Par l'ajout d'un bec verseur, leur profil semble évoquer un sein au mamelon tendu. Sur quelques exemplaires, le potier ajoute sous le bec deux protubérances qui le métamorphosent en phallus en érection. Puisque les traités médicaux grecs et romains associent la matrice à un vase, récipient délicat qui contient l'enfant et le nourrit, peut-on faire une association identique entre sein nourricier et biberon? Et comment interpréter l'ajout d'un phallus ? Ambiguë, cette représentation androgyne peut prendre différentes significations chez les anciens. Comme la massue qui, par renversement, fait allusion au héro Hercule ou à son pendant féminin Omphale, le phallus peut signifier une arme utilisée contre le mal (démon ou maladie), dite apotropaïque. Mais l'allaitement du héro adulte tel qu'il est représenté sur des miroirs étrusques évoque plutôt un rite de passage conduisant à la maturité sexuelle et au mariage. Le récipient préfigure-t-il alors l'initiation du petit garçon/de la petite fille à sa future vie sexuelle? Est-il une symbolisation du liquide séminal masculin, d'où vient le lait maternel selon les théories antiques ? Ou, dans la tombe, le témoin d'un destin inachevé ?
Auteure : Antoinette KUIJLAARS (Centre Max Weber/Modes, Espaces et Processus de Socialisation)
2 - Les femmes à la cuisine. Corps féminins et instruments virils dans les baterias
Dans les baterias d’école de samba à Rio de Janeiro (ensembles percussifs d’environ 300 personnes rythmant le carnaval du sambodrome), composées en grande majorité d’hommes, les femmes sont assignées à certains instruments, non frappés et/ou de petite taille. L’accès à la cozinha – ou cuisine – où se trouvent les instruments à frappe les plus lourds, leur est fortement limité, voire interdit. En cause, la force physique voire mentale des femmes, pour supporter le poids de ces instruments et l’ambiance de la section. Aussi existe-t-il un véritable monopole des savoir-faire de la cuisine par les hommes. Pourtant, quelques femmes réussissent à s’y imposer et à s’en approprier les instruments. Par la constitution d’un groupe exclusivement féminin, hors de l’école de samba, ces femmes contournent l’interdit et la situation de monopole des savoir- faire, en mettant en place des cours collectifs, dirigés par des femmes, permettant l’apprentissage de l’ensemble des instruments constituant une bateria. Cet espace auto-ségrégé permet la construction et la consolidation de compétences, en particulier aux instruments lourds, transférées dans le cadre de l’école de samba. Ces compétences techniques se conjuguent à une légitimité « physique » : en effet, même chez les hommes, on les confie plutôt à des « grands/gros gabarits ». Si l’hexis corporelle ainsi que le travail de l’apparence des femmes percussionnistes oscillent entre idéal de féminité et modèle de virilité, les femmes à la cuisine optent davantage pour une apparence masculinisée, allant de pair avec les postures nécessaires (techniquement et symboliquement) au jeu des instruments lourds.
Auteure : Najate zouggari (Université de Lausanne)
3 - Les outils ont-ils un sexe ? Investigation de l’établi en ébénisterie
La recherche en études genre a abordé la question sexuelle du travail sous l’angle de la séparation des tâches. Dans le champ francophone, c’est notamment la réflexion de Paola Tabet qui a rebattu les cartes : dans un article de 1979, publiée dans la revue L’Homme, l’anthropologue met en lumière « les mains, les outils et les armes » dont se servent les hommes et les femmes. Elle déconstruit les notions de « complémentarité » et de « réciprocité » qui soutiennent l’idéal d’une répartition équilibrée des tâches. Ma contribution, dans le cadre de ce colloque, s’appuie sur la réflexion initiée par Paola Tabet et questionne concrètement la classification des tâches à partir d’un terrain, d’un lieu et d’une profession : l’établi de l’ébéniste. En partant des données empiriques recueillies sur le terrain d’investigation de ma thèse (notamment à travers l’observation participante, les observations situées et les entretiens avec des ébénistes en Suisse et en France), je vais tenter de dégager des pistes de réflexion théorique pour questionner, d’un point de vue sociologique, les gestes techniques genrés ainsi que l’usage des outils qui les actualisent. Si les outils apparaissent, dans le cadre du travail d’ébénisterie, comme un moyen pour les travailleurs et les travailleuses de dépasser leurs capacités strictement corporelles, ils semblent toutefois participer encore à une différenciation qui peut être déjouée sous certaines conditions, en vue d’échapper au contrôle masculin.
Séance : Matérialité(s) des corps - Séance 3
Animatrice :  
Auteure : Valentine Gourinat (Université de Strasbourg)
1 - Le genre et la prothèse : comment l'appareillage des corps amputés donne à penser l’identité de genre
Cette intervention a pour objectif d'étudier les implications que peuvent entrainer l'identité de genre des patient(e)s amputé(e)s dans la façon dont leur prothèse est perçue et acceptée tant par eux.elles-mêmes que par leur entourage ou plus largement encore le grand public. Vit-on l'appareillage prothétique de la même façon selon qu'on est un homme ou une femme ? La situation corporelle d'un(e) amputé(e) appareillé(e) homme ou femme est-elle perçue et considérée de façon équivalente par autrui ? Pour répondre à ces questions, nous mettrons en place une analyse critique des représentations, discours et imaginaires collectifs que l'on peut observer autour des personnes porteuses de prothèses externes. Nous mettrons en perspective les problématiques et représentations individuelles des patient(e)s amputé(e)s, qu'ils soient hommes ou femmes (des observations de terrain et entretiens menés avec des patients d'un centre de réadaptation strasbourgeois serviront notamment de base de données à cette étude) avec le traitement médiatique qui est fait de ces mêmes corps appareillés. Nous analyserons ainsi quelques cas médiatiques représentatifs des stéréotypes genrés (tels que l'idée d'un homme fort et performant et d'une femme belle et séductrice, par exemple). Il s'agira ainsi de démontrer non seulement la manière dont les images collectives des corps appareillés contribuent à entretenir les stéréotypes de genre mais aussi, à la lumière de mon terrain, de questionner les conditions objectives de cette stéréotypie.
Auteure : Julie De Ganck (Université Libre de Bruxelles)
2 - Du sang et des lames. Pour une histoire socio-émotionnelle des usages du scalpel en médecine
Les lames ont joué un rôle non négligeable dans l’histoire de la médecine et de la différenciation de ces sous-ensembles disciplinaires. Au même titre que d’autres outils d’investigation et de travail, tels le microscope, le spéculum ou le stéthoscope, les divers couteaux utilisés dans le contexte de l’apprentissage et de la pratique de la médecine participent de la constitution des frontières professionnelles. Pour faire un usage légitime des scalpels dans la pratique des dissections, des autopsies et de la chirurgie, les utilisateurs doivent posséder aussi bien des connaissances techniques et théoriques que le tempérament psychophysique adéquat. Les lames ouvrent les corps morts et vivants pour en révéler les secrets : les corps sont démembrés, le sang coule. La possession d’une forte personnalité morale est donc jugée indispensable à toute personne pratiquant ces opérations. Les femmes furent considérées au 19e siècle comme ayant un tempérament incompatible avec ces pratiques. Rares étaient celles qui transgressaient cette frontière ‘psycho- professionnelle’ pour s’adonner à la chirurgie opératoire. Dans cette communication, je m’interrogerai notamment sur le faible taux de féminisation de la chirurgie contemporaine. S’explique-t-il par la permanence ou la reconfiguration des savoirs biologiques attribuant une plus grande ‘affectabilité’ aux femmes ? Est-ce que d’autres pratiques professionnelles qui nécessitent l’emploi de couteaux et où les femmes sont largement présentent peuvent nous aider à comprendre ce phénomène ?
Auteure : Vanessa Brandalesi (Université de Lausanne)
3 - Le corps maternel des non-mères
Le corps maternel, la grossesse ainsi que l'existence d'un instinct maternel propre aux femmes, le désir d'enfant ainsi que la sensibilité face à des enfants en bas âge, sont quelques-uns des stéréotypes qui entourent la transition à la maternité. Ces stéréotypes ont fortement été remis en cause par les féministes qui avancent l'explication d'une construction sociale due à la naturalisation du corps des femmes comme un corps reproducteur. A partir d'une recherche sur les femmes sans enfant dans le contexte helvétique, mon intervention se centrera sur la présentation de l'analyse de contenu des registres discursifs mobilisés par les femmes sans enfant pour se revendiquer de la catégorie « femme ». En effet, l'absence d'enfant chez les femmes questionne leur rôle et leur corps dans un régime de genre. Les premières analyses semblent montrer que l'ambiguïté qui persiste est le besoin de se positionner par rapport à la définition normative de l'identité de genre. L'étude du discours sur le corps non maternel semble démontrer que le corps des femmes reste maternel quoi qu'il en soit.
Séance : Matérialité(s) des corps - Séance 4
Animatrice :  
Auteure : Nathalie Grandjean (Université de Namur)
1 - Savoirs situés et nouvelles frontières des corps
Une des particularités de certains savoirs féministes est de s’ancrer dans la prise de conscience collective et critique d’une domination patriarcale et hétéronormative. Ces savoirs, politisés, peuvent alors se revendiquer d’une épistémologie du positionnement (Rose, 1994 ; Harding, 1986 ; Harstock, 1998) : objectifs tout en se déclarant non- neutres, ils se veulent également situés (Haraway, 1988), c’est-à-dire encorporés et partiels. Si ces modes de production de savoirs féministes permettent de gagner en objectivité « comme rationalité positionnée », qu’en est-il à proprement parler des matérialités des corps ? Comment peut-on repenser ces matérialités à l’aune de ces nouvelles épistémologies ? Les matérialités des corps se débattent d’abord entre deux limites : les théories féministes du positionnement qui récusent tant le déterminisme biologique que le pur constructivisme social. Les corps ne sont ni des entités biologiques figées par des déterminants sexués, ni de pures productions discursives académiques. Politiser les corps leur fait échapper à tout essentialisme (biologique et discursif) ; car les processus d’encorporations doivent être lus par-delà le biologique et le discursif. Les corps ne sont plus considérés comme des objets de connaissance passive, mais comme des axes générateurs et signifiants actifs, comme des « acteurs matériels- sémiotiques » (Haraway, 1988). Dès lors, les frontières des corps doivent être reconsidérées en partant de ces matérialités sémiotiques : cela implique de les penser sous un mode relationnel, en quittant les pratiques d’individuation de la pensée occidentale.