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Activité : Colloque
Titre : 178 - Les nouvelles techniques de reproduction dans la société globale : un nouveau défi pour les études de genre
Responsable(s) : Laurence Tain
Résumé : Les nouvelles techniques de reproduction sont un terrain privilégié d’analyse de la construction sexuée des corps et de la dynamique des rapports sociaux entre les sexes. Les avancés médicales et l’expansion des circuits transnationaux reproductifs mettent en scène un théâtre où se jouent, se croisent et s’imbriquent plusieurs rapports sociaux (de classe, race, sexe, origine) ; et posent ainsi de nouveaux défis aux études de genre. Depuis une perspective féministe, cet atelier propose d’analyser les permanences et les reconfigurations du système social de genre à travers les représentations et usages des nouvelles techniques de reproduction dans le contexte actuel de globalisation. Les nouvelles techniques de reproduction sur la scène transnationale transforment les rapports de genre, mais tendent-elles pour autant vers de plus fortes égalités ? Accentuent-elles au contraire des inégalités préexistantes ? Quelles sont les logiques sociales / normatives et les dynamiques de pouvoir sous-jacentes ? Car si les nouvelles techniques de reproduction permettent aujourd’hui aux femmes d’échapper à la stigmatisation de l’infertilité et de l’infécondité, si elles permettent de se soustraire à l’hétéronormativité de la parentalité et du faire famille, elles participent également au renforcement des constructions sociales de genre et au maintien d’inégalités sociales, y compris entre femmes. C’est notamment le cas depuis les années 1990 avec l’utilisation de « tiers » (donneuses et gestatrices), qui interroge sur les privilèges de certaines femmes et sur la possible oppression / exploitation d’autres femmes.

Séance : Les nouvelles techniques de reproduction dans la société globale : un nouveau défi pour les études de genre - Séance 1
Animatrice :  
Auteure : Laurence Tain (Université Lyon 2, Centre Max Weber)
1 - Savoirs et expériences autour des nouvelles techniques de reproduction : enjeux féministes
Le corps reproducteur est un enjeu essentiel de la dynamique de genre comme l’ont montré les mobilisations féministes autour de revendications sur « notre corps, nous-mêmes ». Comment revisiter aujourd’hui ces problématiques d’un point de vue féministe avec le développement transnational des technologies ? Cette contribution s’appuie sur l’expérience française observée de différentes façons : analyse d’un millier de dossiers hospitaliers, d’une centaine entretiens, de 2 500 questionnaires. Ces recherches montrent que les reconfigurations du genre s’articulent avec d’autres processus sociaux : le pouvoir médical, la hiérarchie sociale, les rapports géopolitiques de la société globale. À côté des dominations héritées du passé, cette communication identifie l’émergence de nouvelles inégalités qui surgissent avec l’usage technologique transnational et simultanément l’élargissement du champ des possibles. Quel bilan féministe ressort de cette nouvelle donne ? Observe-t-on une permanence ou une transformation des rapports sociaux de sexe ? J’évoquerai de situations concrètes comme les conflits au sein du monde médical concernant les règles et/ou les pratiques relatives à l’âge, les usages différenciés des techniques selon l’appartenance sociale, l’expérience des circuits transfrontières liés aux dons de gamètes et aux configurations plurielles de fabrication d’enfant. Les études de cas amènent à nuancer le diagnostic : dans quelle mesure l’émancipation ou l’aggravation de la domination de genre dans le domaine de la reproduction humaine est-elle liée à la position sociale ? Dit autrement, les nouvelles techniques reproductives bénéficieraient-elles à certaines au détriment d’autres ?
Auteure : Enrica BRACCHI (Université de Nantes)
2 - La procréation en Italie entre tradition et modernité
Les (nouvelles) techniques de reproduction se situent entre tradition et innovation, entre public et privé. Et la procréation, qui est la condition préalable à la transmission de la tradition, est devenue un lieu d’innovation radicale (Gensabella Furnari, 2005) grâce aux avancées médicales. De plus, la possibilité d’utiliser des gamètes de donneurs (peut-on les appeler pères ?) et donneuses (peut-on les nommer mères ?), des embryons et des utérus de mères (« mères » dans quelle acception du terme ?) de substitution bouleversent les liens symboliques ― véhiculés par la tradition religieuse, sociale et familiale (Moneti Codignola, 2006) ― entre le(s) géniteur(s) et l’enfant généré et les frontières des identités de genre se redessinent (Lombardi, 2013). En Italie, ce n’est qu’en 2014, dix ans après l’entrée en vigueur de la très restrictive loi n. 40-2004, que la Cour constitutionnelle a déclaré l’illégitimité constitutionnelle de l’article 4 de cette même loi, autorisant désormais les couples atteints de pathologies causant une stérilité ou une infertilité absolues et irréversibles à avoir accès à une fécondation hétérologue. Plusieurs Régions ont recommencé ― avant l’entrée en vigueur de la loi n. 40-2004 la Péninsule avait été un pays d’accueil pour des futurs parents incapables de procréer sans l’aide de la science ― à pratiquer cette technique grâce à des « tiers ». En l’espace de quelques mois, l’Italie est passée de la tradition à la modernité en matière de procréation assistée : de quelle manière relèvera-t-elle les nouveaux défis (juridiques, sociaux, sociétaux, identitaires, linguistiques…) qui vont se dessiner ?
Auteure : Marie-Blanche Tahon (Université d'Ottawa)
3 - Procréation assistée, avortement et « médecine de famille » au Québec
Ma communication reposera sur l'adoption du projet de loi 20 ("Loi édictant la Loi favorisant l'accès aux services de médecine de famille et de médecine spécialisée et modifiant diverses dispositions législatives en matière de procréation assistée") qui devrait avoir lieu d'ici la fin du printemps à l'Assemblée nationale du Québec. Dans une 1e partie, je retracerai les hauts et les bas législatifs de la procréation assistée au Québec depuis 2002. Dans une 2e partie, je mettrai en évidence combien la gestion financière de la procréation assistée, bien qu'elle ne soit pas identifiée en tant que procréation médicalement assistée, tend à oblitérer les questions politico-anthropologiques qui l'entourent. En conclusion, en fonction des résultats de la session parlementaire, j'évoquerai le spectre de restreindre l'accès à l'avortement libre et gratuit qui plane sur l'accès aux services de médecine de famille.
Auteure : christèle Fraïssé (Université de Bretagne Occidentale)
4 - Hétéronormativité et ouverture de la PMA aux couples de femmes en France
En France, depuis mai 2013, le mariage est ouvert aux couples de même sexe mais la procréation médicalement assistée (PMA) demeure fermée aux couples de femmes les plaçant dans une situation d’inégalité avec les couples hétérosexuels. Cette situation laisse transparaître l’hétérosexisme défini comme un processus de promotion de l’hétérosexualité au détriment des autres formes de sexualité, et son corollaire l’hétéronormativité entendue comme une pression normative à l’hétérosexualité fondé sur une différence des sexes naturelle et complémentaire. La famille apparaît comme un des domaines provilégiés d’exercice de ces deux processus et en particulier de l’hétéronormativité ; la différenciation sexuée étant pensée comme l’élément fondateur de la famille. C’est pourquoi la famille homoparentale a du mal à être représentée comme une famille, en particulier avec la PMA car le couple homoconjugal peut être envisagé comme le couple géniteur de l’enfant, contrairement à l’adoption ou à la recomposition familiale où les deux peuvent être distingués. Dans le cadre homoparental, la PMA rendrait ainsi plus difficile la réintroduction de la différenciation sexuée. Afin d’examiner cette problématique, nous avons recueilli des commentaires d’internautes débattant sur l’ouverture de la PMA aux couples de femmes en France, publiés sur des sites de journaux nationaux. L’analyse de ces commentaires par le logiciel Alceste donne quatre classes. Parmi elles, deux révèlent, dans les argumentations des locuteurs défavorables ou favorables à l’ouverture de la PMA, l’importance de la différence biologique entre les sexes avec un usage spécifique de l’idée d’adoption, ainsi qu’un questionnement sur la fertilité/stérilité des couples et des individus.
Séance : Les nouvelles techniques de reproduction dans la société globale : un nouveau défi pour les études de genre - Séance 2
Animatrice :  
Auteure : Martine Gross (CNRS)
1 - Tiers de procréation et désignation des liens dans les familles homoparentales
Dans cette communication, nous explorons les représentations de la parenté à l’œuvre chez les hommes et les femmes qui fondent une famille homoparentale à l’aide d’un tiers de procréation. Nous nous pencherons sur deux questions. La première est celle des termes d’adresse et de désignation des liens. Dans la mesure où jusqu’en 2013, il n’était pas envisageable d’être deux parents de même sexe du point de vue du droit, comment se désigne-t-on et comment se fait-on appeler quand on n’est pas un parent statutaire ? La deuxième concerne les termes utilisés quand on parle des personnes, donneurs et donneuses de gamètes, gestatrice, ces tiers de procréation qui contribuent à donner la vie à un enfant sans en être un parent. Nous examinerons l’articulation entre les discours tenus à propos des tiers de procréation et les termes d’adresse ou de désignation du lien. Pour conclure, nous nous interrogerons sur les différences mises en évidence des hommes et des femmes dans la manière de désigner ou de considérer les tiers de procréation.
Auteure : Virginie Rozée Gomez (INED)
2 - La GPA en Inde : quand la performance du corps reproducteur devient un travail
Dans cette communication, nous aborderons la question de la Gestation pour autrui (GPA) sous l’angle du travail. Nous montrerons que la GPA, comme activité reproductive rémunérée via une optimisation de la performance du corps, cadre en théorie avec la définition, certes très ample, du travail. A partir d’une étude de terrain menée en Inde pendant deux ans, nous avons observé que la GPA était dans la pratique organisée comme un travail, à travers le « recrutement » des gestatrices, l’organisation et le déroulement de la grossesse, la rémunération, les règles, indemnités, primes, etc. Mais il n’en reste pas moins un travail socialement dévalorisé, tabou et dégradant pour les femmes. La GPA en Inde serait alors un « sale boulot » (« dirty work »), pourtant valorisé par les gestatrices elles-mêmes. L’intérêt de cette approche théorique de la GPA comme (sale) travail est de montrer que, au-delà d’une exploitation, souvent dénoncée, des femmes et de leurs corps, la GPA en Inde peut apparaît comme un travail exploité, décrit comme un choix par défaut à défaut d’autres choix, par les ouvrières de la reproduction. Cette approche permet également de s’interroger sur les raisons qui font que ce travail-là est beaucoup plus controversé que le sont d’autres activités engageant (menaçant ?) le corps d’hommes et de femmes.
Auteure : Delphine Lance (EHESS)
3 - La place de la femme et de son corps dans le processus de gestation pour autrui (Ukraine - USA)
La gestation pour autrui (GPA) est une technique de procréation médicalement assistée, qui permet à une femme – nommée communément mère/femme porteuse, ou surrogate – de porter un fœtus pour un couple ou une personne seule dans l'incapacité physique ou psychologique de mener à bien une grossesse. Cette pratique suscite de nombreuses controverses dans le champ des études féministe (Gena Corea 1985, Janice Raymont 1992, Helena Ragone 1994) Les discussions portent notamment sur la place occupée par la surrogate, sur une possible exploitation des femmes, et s'accompagnent d'une réflexion sur une utilisation acceptable du corps – son propre corps et celui d'autrui. A partir du discours de femmes porteuses nord-américaines et ukrainiennes, nous réfléchirons aux questions d'instrumentalisation du corps et d'exploitation tout en interrogeant la possibilité d'émancipation. Nous exposerons alors le profil sociologique et les conditions matérielles dans lesquelles se trouvent les femmes qui acceptent de porter un enfant pour autrui, et réfléchirons aux conditions acceptables. Nous interrogerons ensuite le rôle que ces femmes assignent à leur corps et la perception qu'elles en ont. Du corps nourricier au corps incubateur, nous verrons qu'il existe différentes façons d'appréhender son corps et ses éléments dans un processus de GPA. Tout au long de notre exposé, nous ferons dialoguer discours féministes – en faveur ou défaveur de la GPA – et discours de femmes porteuses. Cette mise en dialogue permettra de confronter le discours scientifique aux pratiques et d'interroger le rapport qui peut exister entre liberté, autonomie et gestation pour autrui.