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Activité : Colloque
Titre : 196 - Un monde plus qu'humain : approches féministes en éthique animale et environnementale
Responsable(s) : Christiane Bailey et Marie-Anne Casselot
Résumé : Les approches féministes ont développé les outils nécessaires pour critiquer non seulement le sexisme, mais également les autres oppressions comme le racisme, le capacitisme, l'âgisme, etc. Mais qu'en est-il du spécisme et de l'anthropocentrisme? Au coeur de l'écoféminisme se trouve l'idée que les oppressions des femmes, des personnes racisées ou marginalisées, des autres animaux et de la nature sont liées et fonctionnent selon une même logique de domination. Pourtant, les liens entre l'oppression des humains et des autres animaux restent encore aujourd'hui peu thématisés dans les mouvements féministes. Ce colloque sera l'occasion de développer les théories et pratiques féministes permettant de critiquer et de transformer nos relations aux autres animaux et à la nature en général. Les questions qui seront au centre de nos discussions sont les suivantes : (1) Quels sont les liens entre le patriarcat, le colonialisme et la suprématie humaine? (2) Les critiques féministes de l'anthropocentrisme doivent-elles passer par un rejet des approches rationalistes dominantes en éthique animale? (3) Quel est le rôle des émotions, de l'empathie, du care, de l'attention et de la perception morale dans la transformation de notre vision anthropocentriste du monde? (4) Comment les éthiques relationnelles pensent-elles nos responsabilités envers les animaux domestiqués et les animaux sauvages? (5) Quelles pistes de solution à la dévastation environnementale sont compatibles avec les valeurs et principes féministes? Étant donné les problèmes environnementaux, sociaux et moraux associés à l'élevage, le véganisme apparaît un outil incontournable dans les luttes pour la justice animale, sociale et environnementale au niveau mondial. Quels sont les défis qui attendent une révolution végane dans les sociétés industrialisées et non-industrialisées? Comment développer un mouvement global de libération animale et humaine qui soit attentif aux contextes socio-économiques, respectueux des différences culturelles et solidaire avec les autres luttes sociales?

Séance : Un monde plus qu'humain : approches féministes en éthique animale et environnementale - Séance 1 - Écoféminisme(s) : Développements théoriques contemporains
Animatrice :  
Auteure : Marie-Anne Casselot (McGill)
1 - Écoféminisme et nouveau matérialisme: similarités et tensions
Entre l’écoféminisme et le nouveau matérialisme, y a-t-il des liens théoriques importants? Quelles sont les tensions de ces deux disciplines? Tout d’abord, je souhaite dresser un portrait de l’écoféminisme et du nouveau matérialisme, car ce sont deux domaines peu développés dans le milieu de la recherche philosophique francophone. L’écoféminisme est un mouvement politique et théorique datant des années 1970 et ayant atteint son « apogée » à la fin des années 1980, début 1990. De l’autre côté, le nouveau matérialisme, plus récent, veut remettre à l’avant-plan la matérialité « oubliée » par le tournant constructiviste et postmoderne. Accusé d’essentialisme, l’écoféminisme semble avoir laissé la place au nouveau matérialisme pour théoriser les liens entre nature et humanité. Dans la littérature écoféministe, il y a un reel intérêt pour le non-humain et l’environnement, ce qui anticipe le « retour » vers la matérialité du nouveau matérialisme. En outre, au sein de la littérature du nouveau matérialisme, on peut entendre quelques échos écoféministes dans l’analyse des dualismes tels que la nature-culture, hommes-femmes, l'humain et le post-humain, etc. Or, quels sont les points de contacts entre les deux disciplines? Autour de certaines figures importantes de l’écoféminisme (Val Plumwood, Sherilyn MacGregor et Chris J. Cuomo) et du nouveau matérialisme (Elizabeth Grosz, Rosi Braidotti et Stacy Alaimo), je souhaite identifier leurs thèmes communs ainsi que mettre en lumière leurs tensions. Ainsi, la pertinence théorique d’un tel projet est d’examiner où et comment ces deux disciplines peuvent être en dialogue de façon constructive et critique.
Auteure : Antoine C. Dussault (Universite de Montreal, Collège Lionel-Groulx)
2 - Un care écocentriste est-il possible ? Souci, respect et coopération avec la nature
En continuité avec les discussions de Larrère et Raïd, je soutiendrai la convergence entre l’éthique écocentriste développée par Callicott (inspirée du travail d’Aldo Leopold) et certaines approches écoféministes. Je détaillerai en particulier les liens entre le « caring about » de Tronto (2009) et l’importance accordée aux relations et à la sensibilité dans les théories de Leopold, Callicott, Warren et Plumwood ; et ferai certaines observations sur l’interdépendance psychologique et éthique des attitudes de care et de respect et sur la place des relations dans l’éthique de Kant. Je détaillerai ensuite les liens entre ce que Tronto appelle le « care-giving » et le projet de Merchant d’élaborer un partenariat, c’est-à-dire un mode d’interaction coopératif entre les humains et la nature, comme dépassement du mode baconnien de domination de la nature caractéristique de l’Occident moderne. Je montrerai le rapprochement entre cette vision coopérative et l'éthique écocentriste en rappelant l’influence méconnue de la médecine hippocratique sur la vision écocentriste de Leopold, en lien avec certaines réponses aux arguments courants à l’effet que, d'un point de vue écocentriste, toute intervention humaine dans la nature implique nécessairement une forme de domination. Finalement, je dirai quelques mots sur les tensions entre le care appliqué aux écosystèmes et aux animaux sentients et critquerai la manière dont Callicott traite à l'occasion ce conflit.
Séance : Un monde plus qu'humain : approches féministes en éthique animale et environnementale - Séance 2 - Animaux humains et non-humains: intersections des oppressions
Animatrice :  
Auteure : Jonathan Fernandez (aucune)
1 - Spécisme, sexisme et racisme : l’égalité peut-elle s’arrêter aux frontières de l’humanité ?
Cet exposé vise à élargir les réflexions égalitaristes à la catégorie des animaux. Sur la base d'une enquête statistique effectuée dans le cadre d’un mémoire de Licence à l’université de Lausanne en 2009, il tente de faire le pont entre la critique radicale des rapports sociaux issue des analyses des féministes matérialistes et la question de notre rapport aux animaux. Cette recherche a pour but de comprendre si la discrimination sur la base du critère d'espèce, le spécisme, entretient des liens avec des formes de discriminations interhumaines, en l’occurrence le sexisme et le racisme. Les résultats de l'enquête mettent en évidence que le spécisme est une construction sociale, qui fait système, en interaction avec les classes de sexe, de race, dont il partage les fondements idéologiques, notamment la naturalisation des catégories. Ils tendent également à démontrer que le spécisme occupe une place essentielle dans les mécanismes discriminatoires en général et contribue fortement aux divisions sociales qui structurent et hiérarchisent la société dans son ensemble.
Auteure : Christiane Bailey (Université de Montréal)
2 - Critique écoféministe de la suprématie humaine
L'humanisme considère acceptable de mutiler, d'enfermer et de tuer certains individus vulnérables sans leur consentement simplement parce qu'ils n'appartiennent pas à notre groupe biologique. Bien que certaines féministes aient adhéré à cette forme d'humanisme-suprématiste, plusieurs féministes ont développé une théorie et une praxis antispéciste qui tient compte du fait que de nombreux animaux autrement qu'humains sont des individus dotés d'une vie subjective et intersubjective qui leur importe autant que nos vies nous importent à nous. Les approches féministes en éthique animale sont fondées sur le principe selon lequel la simple reconnaissance d'un être comme un individu vulnérable qui se soucie de ce qui lui arrive génère des responsabilités de ne pas lui faire du mal, de respecter sa volonté, mais aussi, dans certaines circonstances, d'en prendre soin (sans tomber dans le paternalisme). Je soutiendrai que la majorité des formes institutionalisées d'exploitation animale sont des privilèges que nous nous sommes injustement arrogés sur les autres animaux par la force, la violence, le droit, la religion et la tradition. Enfermer, mutiler et tuer des individus vulnérables sans leur consentement requiert des justifications fortes qui ne sont pas remplies par la vaste majorité de nos pratiques actuelles (élevages, abattoirs, laboratoires, zoos, cirques, etc.). Nous devons nous opposer à ces violences socialement acceptées en adoptant le véganisme comme pratique de « disempowerment », tout en développant collectivement de nouvelles façons de vivre avec les autres animaux qui soient non seulement plus durables, mais surtout plus justes et respectueuses envers les autres animaux qui partagent la planète avec nous.
Séance : Un monde plus qu'humain : approches féministes en éthique animale et environnementale - Séance 3 - Écoféminisme(s) en pratique : Approches antispécistes dans les arts et sciences
Animatrice :  
Auteure : Pascale Lafreniere (Université de Montréal)
1 - Réflexion autour des technologies de reproduction à l’ère de la bioéconomie
Les discours d’avenir qu'on nous présente actuellement s’articulent majoritairement en termes de progrès techniques semblant inévitables. On nous promet que nos sociétés seront en mesure d’accomplir mer et monde dans les décennies à venir sans questionner le sens et les impacts de ces changements et sans se demander à qui elles bénéficieront. Les technologies de reproduction – qu'elles soient pratiquées sur les humains ou sur les autres animaux utilisés pour l'élevage ou l'expérimentation en laboratoire – s’inscrivent, comme toute technologie, dans des contextes sociaux particuliers et sont porteuses d’une certaine conception du monde. Sur la base des travaux de Céline Lafontaine, j'élaborerai une réflexion historique, anthropologique et sociocritique autour des technologies de reproduction. J'exposerai d'abord le cadre idéologique et culturel qui nous amène à porter atteinte à l’intégrité physique et psychologique d’individus ainsi qu’à prendre des risques environnementaux considérables au nom de prouesses techniciennes à venir. Ensuite, je mettrai en lumière notre rapport particulier aux corps – aux corps de femmes, de non-occidentaux et d’animaux – considérés vils ou simples matières premières que l’on peut acheter, vendre, utiliser ou détruire. Finalement, je présenterai la façon dont les technologies de reproduction, des frankensteaks aux bébé-éprouvettes, permettent à la science d’accéder au statut de matrice de la vie et au scientifique d'accéder au statut d’expert en conception et gestion du vivant, ce qui disqualifie la figure maternelle et interfère dans le rapport mère-enfant.
Auteure : Julia Roberge Van Der Donckt (Université de Montréal)
2 - Vers une esthétique antispéciste : détournements de la taxidermie dans la pratique d'artistes contemporaines
Étroitement liée à la chasse, la taxidermie constitue une pratique teintée par des visées colonialistes et patriarcales, comme l’a montré Donna Haraway. Qu’il relève du trophée ou de l’objet de curiosité, l’animal naturalisé demeure un témoin éloquent de la violence exercée par l’homme sur les animaux non humains. Certaines artistes contemporaines se sont d’ailleurs saisies de ce médium pour en faire le véhicule de revendications féministes, écologistes et antispécistes, renversant de cette manière les codes associés à la tradition centenaire de la taxidermie. Plus que de simples memento mori, les chairs animales, ainsi réifiées, deviennent le symbole de multiples oppressions perpétrées par le genre humain. Cette communication sera notamment l’occasion d’analyser le travail d’Angela Singer, une artiste britannique militant au sein de groupes de défense animale. S’appropriant des spécimens naturalisés de seconde main, Singer emploie un procédé de « dé-taxidermie » qui a pour objectif de révéler la mort violente à l’origine de ces objets. Les impératifs de beauté et de vérisimilitude sont ainsi sciemment écartés au profit d’un regard critique sur le rapport que nous entretenons avec les animaux non humains.
Auteure : Sophie Lecompte (Université de Montréal)
3 - Perspective féministe sur l'éducation des « animaux de compagnie » : le poids du patriarcat dans le domaine de l'intervention en comportement animal
L'intérêt grandissant pour l'éthologie et les techniques d'éducation des animaux de compagnie semble paradoxal. En effet, la façon dont ces derniers sont traités et considérés (nombre élevé d'abandon et de mise à mort, techniques punitives et contraignantes, standards élevés de race, etc.) met en lumière notre incapacité à les comprendre et à en prendre soin alors que nous entretenons l'idée qu'ils sont des membres de nos familles et que nous les aimons. En tant qu'intervenante en comportement félin, il m'est possible de critiquer de l'intérieur le modèle actuel favorisé dans ce domaine. Bien que la majorité des intervenants s'entendent pour dire que nous progressons, si l'on compare aux méthodes dites traditionnelles, le nouveau modèle pose certains problèmes que nous pouvons analyser d'un point de vue féministe. En effet, l'approche béhavioriste permet une meilleure compréhension des besoins des animaux et une approche davantage positive qui rejette les punitions, mais elle se limite à une conception très mécaniste centrée sur la compréhension scientifique et observable des comportements et des méthodes d'apprentissage. Cette approche participe à l'objectification des animaux et s'inscrit dans le cadre rationaliste et patriarcal qui écarte les dimensions émotive et relationnelle qui nous permettraient de créer des liens centrés sur l'empathie et la compassion. La crainte de l'anthropomorphisme, héritage toujours pesant du patriarcat et de l'androcentrisme, pose des limites à la compréhension et aux possibilités relationnelles que nous pourrions favoriser dans un cadre féministe. Le modèle dominant actuellement, bien qu'en apparence favorable aux animaux, s'inscrit dans une cadre anthropocentriste où le seul objectif est d'augmenter le bien-être de ces derniers sans toutefois remettre en question les fondements même de notre rapport à ces individus. Je développerai certains aspects de ce à quoi pourrait ressembler une approche féministe de nos relations aux autres animaux qui partagent nos vies.
Séance : Un monde plus qu'humain : approches féministes en éthique animale et environnementale - Séance 4 - Écoféminisme(s) en pratique : Combattre des oppressions et des violences invisibles
Animatrice :  
Auteure : Élise Desaulniers (Chercheuse indépendante)
1 - La prise de parole des femmes sur la question animale
Si l'on met de côté le mouvement féministe, le mouvement animaliste est sans doute le premier mouvement social à être constitué danss une large majorité de femmes. Il y a certainement là quelque chose d'inédit qui mérite d'être pensé. Pourtant, le "plafond de verre" ne l'épargne pas: les femmes restent sous-représentées à la tête des organismes de défense des animaux et parmi les leaders influents. Pour de nombreux auteur-e-s, le mouvement animaliste reproduirait ainsi la dichotomie patriarcale dominante où les femmes, associées aux émotions, agissent à l’arrière scène (et font des recettes) pendant que les hommes, perçus comme crédibles et rationnels, sont dans les rôles de pouvoir. D'où la question qui sera au coeur de cette présentation: comment faire en sorte que la direction du mouvement soit plus représentative de la diversité de ses membres et que la parole des femmes soit entendue ?
Auteure : Martin Gibert (GRIN (groupe de recherche interuniversitaire sur la normativité))
2 - Carnisme et perception morale
Le carnisme, le concept forgé par la psychologue et militante de la cause animale Melanie Joy, offre un nouvel outil pour penser l’oppression dont les animaux sont victimes. Il désigne l’idéologie qui conditionne les gens à considérer qu’il est normal, naturel et nécessaire de consommer des produits animaux. Nommer, désigner et décrire le carnisme constitue en en tant que tel une manière de le dénoncer. Il peut, à cet égard, rappeler de concept d’idéologie patriarcale. Je voudrais défendre la thèse selon laquelle le carnisme peut se comprendre comme une idéologie qui brouille la perception morale. En effet, le carnisme consiste à rendre invisible les intérêts des individus non humains par toute sorte de stratégies. Sa force réside dans sa capacité à faire disparaître la question animale, ou du moins à la sous-exposer à notre perception morale. Il s’agira donc d’appliquer le cadre d’analyse développé dans mon livre L’imagination en morale au cas particulier du carnisme.