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Activité : Colloque
Titre : 279 - Les féminismes islamiques : décolonialité et solidarités transnationales
Responsable(s) : Leïla Benhadjoudja, Leila Bdeir et Sonia Dayan-Herzbrun,
Résumé : Dans un contexte international où les puissances occidentales s’engagent dans ce qui est communément appelé « la guerre contre le terrorisme », les femmes musulmanes font l’objet de nombreuses agressions islamophobes où leurs corps fait obsession et devient un sujet public récurrent. Au-delà des scandales relatifs au foulard ou à la burqa, l’islamophobie participe à l’oppression des musulmanes ce qui n’est pas sans rappeler les discours coloniaux, distinguant un supposé « islam mysogine» d’un « Occident civilisé » et pro-féministe. Pourtant, de nombreuses activistes féministes musulmanes articulent un discours critique et décolonial qui refuse la rhétorique orientaliste. D’une part, ce discours décolonial met en évidence les rapports de pouvoir et les oppressions imbriquées que vivent les musulman.e.s et remet en cause les privilèges de certains groupes dans des sociétés qui se veulent démocratiques et égalitaires. D’autre part, il questionne l’instrumentalisation du féminisme comme outil de domination dans les pays à majorité musulmane pour la « promotion de la démocratie ». Dans ce sens, les féministes musulmanes, qui ne constituent pas un groupe homogène doctrinaire, perturbent certaines « assises » et « évidences » des démocraties occidentales et du féminisme libéral, notamment sur les questions relatives à la citoyenneté et l’égalité. Mais de ce fait même elles questionnent, enrichissent et renouvèlent la pensée féministe. Cependant, cette dynamique féministe musulmane se heurte à de nombreuses critiques, notamment dans le milieu féministe, considérant comme antinomique la militance féministe et religieuse, tout particulièrement celle se réclamant de l’islam. En partant des contextes géographiques et politiques différents, celui des sociétés occidentales où l’islam est minoritaire -les exemples québécois, canadien, belge et français- et celui des sociétés majoritairement musulmane-notamment l’exemple irakien-, ce colloque propose d’apporter des perspectives décolonisées des pratiques féministes afin de penser des solidarités féministes internationales.

Séance : Les féminismes islamiques : décolonialité et solidarités transnationales - Séance 1 - Féminismes islamiques : perspectives transnationales
Animatrice :  
Auteure : Diahara Traoré (Fondation Filles d'action)
1 - Musulmanes ouest-africaines au Québec et autorité religieuse: vers une théorisation féministe
Cette communication, basée sur des données ethnographiques, s’intéresse aux dynamiques de genres qui s’articulent autour de l’autorité religieuse islamique en contexte migratoire, en décrivant les modalités d’appropriation du savoir religieux par les femmes musulmanes d’origine ouest-africaine vivant dans a région de Montréal. En premier lieu, elle présente une description de trois formes dominantes d’appropriation du savoir islamique parmi les femmes étudiées, notamment: le recadrage de pratiques religieuses dans le champ local à travers la transnationalité; la subversion des sources officielles du savoir à travers l’usage des nouvelles technologies de l’information (NTIC) ou à travers l’adoption de sources divergentes ou inédites; la création d’espaces féminins (ou dominés par les femmes) de réinvention/reconstruction de savoirs religieux. En second lieu, elle propose une théorisation féministe de ces modalités d’appropriation de savoir par les femmes, en mettant en dialogue les données et analyses des recherches de l’auteure avec les théories de nego-feminism d’Obioma Nnaemeka (1999) et de stiwanism de Molara Ogundipe Leslie (1994), qui qualifient des féminismes spécifiques aux femmes africaines noires. La communication met en évidence l’impératif théorique de relecture du rôle social des femmes africaines à travers des prismes théoriques distincts de ceux du féminisme radical occidental, afin de ne pas contribuer inextricablement à la distorsion interprétative des rôles sociaux des femmes dans les sociétés africaines.
Auteure : Zahra ALI (EHESS)
2 - Des féminismes musulmans, des concepts aux contextes : de la France à l’Irak
Ces 20 dernières années, une dynamique féministe musulmane a commencé à prendre forme dans les sociétés majoritairement musulmanes, ainsi que dans les communautés musulmanes d’Europe et d’Amérique du Nord. L’élaboration de nouvelles pratiques et de discours féministes musulmans s’opère dans un contexte de racialisation de l’islam, de définition néocoloniale de la question de « la femme musulmane », ainsi que de l’émergence de l’islam politique. C’est ainsi à partir d’une posture critique que s’élabore l’engagement des féministes musulmanes : critique portée au champ féministe, à la fois religieuse et politique, elles revendiquent un féminisme ancré dans une tradition religieuse et spirituelle qu’elles allient à une posture politique refusant l’imposition d’un modèle unique de féminisme et de féminité comparable à celui du Third World et Black feminisms. Critique à l’intérieur du champ islamique, les discours et travaux féministes musulmans revendiquent une réforme des lectures dominante de l’islam impliquant une relecture des Textes religieux (Coran et Sunna) dans une perspective se voulant égalitariste. Je me propose ici d’analyser le discours et les pratiques féministes musulmans à travers différents contextes, notamment le contexte français et irakien, et d’en montrer tout à la fois la diversité et la complexité. Je souhaite démontrer l’importance de l’approche décoloniale, et intersectionnelle, pour analyser les mobilisations de femmes utilisant le référentiel religieux musulman, par conviction ou pragmatisme.
Séance : Les féminismes islamiques : décolonialité et solidarités transnationales - Séance 2 - Militantisme des femmes et féministes islamiques
Animatrice :  
Auteure : Krista Riley (Université Concordia)
1 - Féminismes islamiques sur le web: Les blogues comme lieux d'interprétation religieuse
À quoi ressemble le féminisme islamique dans la vie quotidienne des féministes musulmanes? Cette présentation portera sur les expériences et les interprétations religieuses racontées sur les blogues de quatre femmes musulmanes, une au Canada: wood turtle (https://woodturtle.wordpress.com/), et trois aux États-Unis : Ify Okoye (http://ifyokoye.com/), Freedom from the Forbidden (https://orbala.wordpress.com/) et The Fatal Feminist (http://thefatalfeminist.com/). Les blogues sont considérés ici à la fois comme ayant des éléments d’un journal intime, où les blogueuses racontent leurs pensées personnelles et leurs expériences de vie quotidienne, et comme des interventions médiatiques dans un contexte où les femmes musulmanes sont souvent représentées de manière stéréotypée et unidimensionnelle. En se basant sur une analyse textuelle de quatre blogues, la présentation aborde trois thèmes principaux : l’engagement des blogueuses avec les textes et les opinions religieux considérés comme « traditionnels », la réinterprétation de principes religieux qui se fait à travers les expériences vécues par les blogueuses, et l’utilisation des blogues pour imaginer ce qui serait un islam idéal et égalitaire. La présentation vise à démontrer la façon par laquelle, pour ces femmes qui se disent musulmanes et féministes, leurs écrits sur leurs expériences deviennent un moyen de contrer simultanément les interprétations sexistes de la religion et les images dominantes des femmes musulmanes comme étant passives et silencieuses.
Auteure : Leila Bdeir (Collège Vanier)
2 - Les féministes musulmanes au Québec
Pour des raisons politiques et sociologiques que de nombreux chercheurEs ont déjà tenté d'expliquer, le foulard islamique reçoit une attention disproportionnée dans les sociétés non musulmanes où le nombre de musulmans continue de croître. Cette obsession pour l'éthique vestimentaire des femmes musulmanes constitue un énorme fardeau psychologique pour celles-ci et créé d'importants obstacles à leur épanouissement social et économique. Or, l'intensité des débats qui entourent le hijab a aussi fait émergée parmi ces mêmes femmes des actrices sociales qui se sont investies dans l'espace public politique et communautaire. Celles-ci tentent de reprendre la parole en leur propre nom; elles cherchent à modifier un discours qui les prive d'une agentivité quelconque et les érige à la fois en victimes et en danger. À ce titre le Québec a rapidement rattrapé des sociétés européennes comme la France et la Belgique. Surtout à Montréal, des femmes musulmanes ont pris la parole publiquement et se sont engagées au sein d'initiatives politiques et citoyennes afin de se tailler une place propre à elles. Or, cet activisme a souvent rencontré énormément de scepticisme parmi la population majoritaire et n'a pas réussi en date d'aujourd'hui à alléger la stigmatisation et la marginalisation de la population musulmane vivant au Québec. Néanmoins, le travail de ces femmes dans différentes sphères que ce soit au sein même de leurs communautés d'origine ou dans la société québécoise plus généralement a changé la donne pour elles. Nous chercherons à montrer comment et pourquoi. De quelle démarche s'agit-il au juste? Comment faut-il comprendre l'activisme des femmes musulmanes au Québec?
Auteure : Hanane KARIMI (Université de Strasbourg)
3 - Des féministes musulmanes françaises au croisement de l'antiracisme et de l'antisexisme.
En France, depuis 1990, la politisation du voile des femmes musulmanes a impliqué des dynamiques antagonistes. D'une part, la focalisation politique sur le voile se légitime par les idéaux d'égalité hommes-femmes qui rendent insoutenable la visibilité de ce symbole d'inégalité. Cette question politique qualifiée d' « obsession française » (Tévanian, 2012) réactualise une intolérance au voile déjà présente durant la période coloniale en Algérie. A la fois renvoyées à un ailleurs et à un projet politique anti-démocratique, ces femmes sont exclues et stigmatisées. Elles seraient à la fois pourvues d'une fausse conscience et instrumentalisées au profit d'un islam politique qui désert la cause des femmes ; cette affiliation politique rend leur discours inaudible. D'autre part, la mobilisation militante autour de cette question a mis les femmes concernées dans une position socio-politique marginale. Elles défendent à la fois leur droit à l'instruction et s'opposent au contrôle de leur corps par des dirigeants politiques. Cependant, leur militantisme féministe est disqualifié. L'acception politique et médiatique selon laquelle une musulmane ne peut pas être féministe et voilée est majoritaire, ce qui permet une marginalisation de leurs luttes quotidiennes et de leurs paroles. Alliant la question antiraciste et antisexiste, elles sont au croisement de plusieurs luttes. Cette communication décrira la réalité militante des féministes musulmanes dans le contexte français.
Séance : Les féminismes islamiques : décolonialité et solidarités transnationales - Séance 3 - Féminismes islamiques et démocratie : quels enjeux?
Animatrice :  
Auteure : Sonia Dayan-Herzbrun (Université Paris Diderot-Paris 7)
1 - Féminismes islamiques et refondation du principe démocratique.
Il n’est plus possible aujourd’hui en Europe et en Amérique du Nord, de ne pas prendre en compte les changements théoriques introduits par ces sujets subalternes mais de plus en plus visibles que sont les féministes islamiques. Elles font apparaître des modes de subjectivation politique et de résistance qui obligent en particulier à se poser autrement la question démocratique. Avec la crise provoquée par l’émergence des féminismes islamiques et la violence des réactions qu’il provoque, le contrat social se révèle à la fois sexuel et sexiste (Carole Pateman), racial (Charles Mills) mais aussi colonial. L’exigence de « similarité » et d’unité formulée en France au nom de la République entre clairement en conflit avec l’idéal démocratique. En mettant en œuvre et en scène la pluralité et la « mésentente » (Rancière), en proposant une critique radicale des autoritarismes et des patriarcats, les féminismes islamiques s’inscrivent dans le droit fil de l’invention démocratique (Lefort). Mais en se situant dans une autre tradition, et en travaillant pour parvenir à un mode d’institution du social fondé sur l’égalité et la liberté, et qui repose sur un rapport assumé au sacré mais à un sacré d’une certaine manière réapproprié, ces féminismes subvertissent la conception dominante de la démocratie et des femmes musulmanes. Les féminismes islamiques et les femmes qui se situent à l’intérieur de ces mouvements rendent obsolètes les discours sur l’incompatibilité d’un « islam » essentialisé avec la démocratie, renvoyés à ce qu’ils sont : des expressions de la domination coloniale.
Auteure : Leïla Benhadjoudja (UQAM)
2 - Féminismes islamique et colonialisme : quels enjeux?
Kateb Yacine, écrivain algérien, disait que la langue française était notre « butin de guerre ». Cet héritage colonial devait donc servir à mieux dénoncer le colonialisme, même plus, « "J'ai écrit en français pour dire aux Français que je ne suis pas Français", disait-il. Cependant, s’il est vrai que de nombreux écrivains et intellectuels issus des postcolonies ont construit des discours décolonisés à travers la langue du colonialisme, on ne peut ignorer les limitations de certaines langues pour penser des cosmologies décoloniales. C’est de cette perspective que je suggère de questionner, le rapport, les limites et les possibilités des féminismes islamiques et musulmans de langue française. Cette décolonialité se traduit également par la circulation de discours au-delà des frontières spatiales, symboliques et normatives. Cependant, dans quelle mesure cette circulation est-elle possible en langue française? Je suggère ici une réflexion critique sur les rapports entre colonialisme, langue et épistémologie décoloniale. Je voudrais mettre en évidence de quelle façon les féminismes islamiques et musulmans rappellent l’urgence de repenser les épistémologies féministes au-delà des limitations conceptuelles des langues coloniales.
Auteure : Fatima Khemilat (Sciences po Aix en Provence)
3 - Les féministes islamiques en contexte séculier: des racisées comme les autres?
La notion de « féminisme islamique » a fait couler beaucoup d’encre tant dans les milieux universitaires et académiques que dans le paysage religieux. Bien que souvent décrié, ce mouvement de pensées, de réflexions et d’actions commence à s’imposer comme un des nouveaux visages de la mobilisation féministe. C’est justement à ce nouveau visage que nous souhaitons nous intéresser et plus précisément aux caractéristiques culturelles (au sens de capital), « ethno-raciales » et prosopographique de ces dernières. Diplômées, généralement du 3ème cycle, voilées pour certaines et surtout racisées pour l’écrasante majorité. Ces caractéristiques ne sont pas sans effet sur les positions qu’elles occupent dans l’espace social. S’imposer au sein du champ académique, lieu de production du savoir mais aussi lieu de reproduction des schèmes de domination, lorsque l’on incarne l’intersectionnalité n’est pas chose aisée. Néanmoins, à côté de leur domination relative au sein des institutions universitaires, -car potentiellement soupçonnées de partialité-, elles occupent une position privilégiée vis-à-vis des autres racisés du fait de leur niveau d’études. De sorte que, leur multi-positionnalité permette la conciliation d’univers de sens et l’interpénétration de registres normatifs pensés comme antagonistes. Ces processus ne peuvent avoir lieu que par le biais de conversions récurrentes des différents capitaux dont elles disposent et de développement de stratégies de présentation de soi. Penser la racialisation des féministes islamiques en contexte séculier met ainsi en exergue les difficultés à saisir les mécanismes de domination, perpétuellement renégociés.