Détail ::::::
Animatrice : Chantal Maillé (Institut Simone-De Beauvoir, Université Concordia)
Titre : Les zones d’ombre de la recherche féministe francophone québécoise : interroger les impensés pour construire des solidarités féministes - Séance 2
Résumé : -

Auteure : Bruno Laprade (UQAM)
1 - Les frontières de l’ère post-gaie : intérêt et limite des théories queers en français
Dans son dictionnaire des cultures gaies et lesbiennes, Didier Éribon se désole de la plus grande reconnaissance des études queers aux États-Unis que de celles des études gaies et lesbiennes. Pourtant, dans la francophonie, il est rare de trouver des programmes ou même des cours consacrés aux théories queers et ce, malgré leurs racines dans la French Theory (Cusset). Selon Marie-Hélène Bourcier, cela peut être attribuable en partie à la traduction tardive des ouvrages, de même qu’à la structuration des champs académiques rejetant, du moins en France, les cultural studies et les questionnements identitaires. Le terme reste difficile à traduire, d’une part parce qu’il est marqué par son contexte d’origine anglo-saxon, d’autre part parce que ses frontières sont poreuses dans le temps et l’espace; parfois employé comme terme parapluie de la diversité sexuelle, parfois pour signifier la non-conformité tant de genre que de sexualité, il serait par essence réfractaire aux définitions. La théorie queer elle-même se développe au début des années 1990 et peut servir de marqueur identitaire pour désigner l’avènement d’une nouvelle génération post-gaie (Ghaziani). Celle-ci est envisagée ici comme une expansion de l’imaginaire homosexuel résidentiel (hors des enclaves gaies) et familial (avec l’adoption) alors même que se reforment de nouvelles géographies de l’homophobie sur des lignes souvent raciales (telle que l’apparition de l’homonationalisme et de l’homonormativité). L’arrivée tardive du queer dans les milieux francophones peut ainsi être un danger et une occasion d’envisager ces nouveaux discours sociaux à l’aune des angles morts des études LGBT plus implantées.
Auteure : Alexandre Baril (Université d'Ottawa)
2 - Aux intersections du féminisme et du transactivisme : l’apport heuristique des perspectives transféministes pour les analyses féministes intersectionnelles francophones
Depuis plus de quatre décennies, le nombre croissant des personnes s’identifiant comme transgenres/transsexuelles (trans) et les liens que ces dernières, leurs luttes, études/mouvements entretiennent avec les études/mouvements féministes suscitent des débats. Alors qu’une majorité de féministes ont gardé le silence à propos des transidentités, un certain nombre se sont exprimées négativement à leur sujet (Raymond, 1981; Hausman, 1995; Jeffreys, 2014) et certain-es transactivistes ont problématisé leurs écrits (Stone, 1991; Califia, 1997; Serano, 2007). Si nos collègues anglophones ont commencé à documenter ces tensions, ainsi que les points de divergences et de convergences des études/mouvements féministes et transactivistes, comme en témoignent les travaux en plein essor sur le transféminisme (Koyama, 2000/2001; Noble, 2006; Scott-Dixon, 2006; Enke, 2012), les féministes francophones sont demeurées silencieuses : les perspectives transféministes représentent une zone d’ombre dans leurs recherches. À l’exception de quelques écrits abordant brièvement les transidentités et de travaux francophones sur les transidentités non liés au féminisme, rares sont les travaux de féministes portant directement sur les transidentités (Bourcier, 1999; Bourcier et Molinier, 2008; Baril, 2009; 2014). À l’heure de la pluralité des perspectives féministes et des analyses intersectionnelles, il semble important, en contextes francophones, de construire des savoirs s’intéressant aux liens entre les mouvements féministes et les autres mouvements sociaux, dont trans, particulièrement lorsque ces intersections demeurent sous-théorisées, afin de créer des espaces de dialogue et de solidarité entre groupes marginalisés. Cette communication montre l’apport heuristique des perspectives transféministes dans l’élaboration des savoirs féministes francophones pour articuler les oppressions sexistes et cisgenristes
Auteure : Stéphanie Mayer (Université Laval, Chaire Claire-Bonenfant)
3 - Sortir les théorisations féministes de l’impasse : reproblématiser l’hétérosexualité et penser l’action transformatrice des femmes hétérosexuelles
Dans le féminisme radical, les discussions qui opposaient les lesbiennes radicales/féministes aux féministes hétérosexuelles restent dans l’impasse jusqu’à la première moitié des années 1990 (Wilkinson et Kitzinger, 1993). Malgré l’apport fondamental des lesbiennes à la problématisation de l’hétérosexualité comprise comme obligatoire (Rubin, 1975) ou contrainte institutionnalisée pour toutes les femmes (Rich, 1981), ces nombreux écrits posent le lesbianisme comme la pratique cohérente pour le féminisme et la lesbienne comme la résistante à l’hétéropatriarcat (Atkinson, 1975; Bunch, 1975; Wittig, 1980; etc.). La nécessaire condamnation de l’hétérosexualité comme lieu et moyen de l’oppression des femmes laisse toutefois peu d’alternatives entre l'abnégation et la culpabilité pour les féministes hétérosexuelles (Echols, 1992). Pour contourner l’impasse et revitaliser les analyses féministes de l’hétérosexualité, une nouvelle phase de réflexions s’amorce principalement dans le monde anglo-saxon après 1995 (Jackson, 1996, 1999; Richardson, 1996, 2000; etc.). Ces théoriciennes féministes privilégient des analyses qui combinent la contestation des divisions et des hiérarchies de genre ainsi que la critique des privilèges et statuts hétérosexuels, plutôt que d’insister la contradiction/incohérence politique des personnes impliquées dans ces relations. Cette communication abordera d’abord la contribution encore peu connue dans la francophonie de ces théoriciennes anglo-saxonnes au renouvellement des analyses sur l’hétérosexualité et ensuite, montrera comment elles posent les conditions nécessaires pour que puisse être pensée la capacité critique et d’action féministe des femmes au sein de l’institution hétérosexuelle. Restituer cette agentivité radicale et subversive des féministes se retrouvant dans des relations hétérosexuelles pourrait être l’une des contributions de la recherche et de l’action féministe francophone.