Détail ::::::
Animatrice :  ()
Titre : Matérialité(s) des corps - Séance 2
Résumé : -

Auteure : Sandra Jaeggi (Université de Fribourg)
1 - Nourrir c’est former ? Biberons gréco-romains et matérialité sexuée du corps
Les petits récipients à bec tubulaire découverts dans des tombes d'enfants ont longtemps été interprétés par les archéologues comme l’équivalent de nos biberons modernes. Le sujet est débattu. Une analyse plus poussée de la forme de l'objet peut- elle apporter de nouvelles informations ? Ma communication tentera de le démontrer. Réalisés en céramique, ils sont de base arrondie et tiennent dans la main. Par l'ajout d'un bec verseur, leur profil semble évoquer un sein au mamelon tendu. Sur quelques exemplaires, le potier ajoute sous le bec deux protubérances qui le métamorphosent en phallus en érection. Puisque les traités médicaux grecs et romains associent la matrice à un vase, récipient délicat qui contient l'enfant et le nourrit, peut-on faire une association identique entre sein nourricier et biberon? Et comment interpréter l'ajout d'un phallus ? Ambiguë, cette représentation androgyne peut prendre différentes significations chez les anciens. Comme la massue qui, par renversement, fait allusion au héro Hercule ou à son pendant féminin Omphale, le phallus peut signifier une arme utilisée contre le mal (démon ou maladie), dite apotropaïque. Mais l'allaitement du héro adulte tel qu'il est représenté sur des miroirs étrusques évoque plutôt un rite de passage conduisant à la maturité sexuelle et au mariage. Le récipient préfigure-t-il alors l'initiation du petit garçon/de la petite fille à sa future vie sexuelle? Est-il une symbolisation du liquide séminal masculin, d'où vient le lait maternel selon les théories antiques ? Ou, dans la tombe, le témoin d'un destin inachevé ?
Auteure : Antoinette KUIJLAARS (Centre Max Weber/Modes, Espaces et Processus de Socialisation)
2 - Les femmes à la cuisine. Corps féminins et instruments virils dans les baterias
Dans les baterias d’école de samba à Rio de Janeiro (ensembles percussifs d’environ 300 personnes rythmant le carnaval du sambodrome), composées en grande majorité d’hommes, les femmes sont assignées à certains instruments, non frappés et/ou de petite taille. L’accès à la cozinha – ou cuisine – où se trouvent les instruments à frappe les plus lourds, leur est fortement limité, voire interdit. En cause, la force physique voire mentale des femmes, pour supporter le poids de ces instruments et l’ambiance de la section. Aussi existe-t-il un véritable monopole des savoir-faire de la cuisine par les hommes. Pourtant, quelques femmes réussissent à s’y imposer et à s’en approprier les instruments. Par la constitution d’un groupe exclusivement féminin, hors de l’école de samba, ces femmes contournent l’interdit et la situation de monopole des savoir- faire, en mettant en place des cours collectifs, dirigés par des femmes, permettant l’apprentissage de l’ensemble des instruments constituant une bateria. Cet espace auto-ségrégé permet la construction et la consolidation de compétences, en particulier aux instruments lourds, transférées dans le cadre de l’école de samba. Ces compétences techniques se conjuguent à une légitimité « physique » : en effet, même chez les hommes, on les confie plutôt à des « grands/gros gabarits ». Si l’hexis corporelle ainsi que le travail de l’apparence des femmes percussionnistes oscillent entre idéal de féminité et modèle de virilité, les femmes à la cuisine optent davantage pour une apparence masculinisée, allant de pair avec les postures nécessaires (techniquement et symboliquement) au jeu des instruments lourds.
Auteure : Najate Zouggari (Université de Lausanne)
3 - Les outils ont-ils un sexe ? Investigation de l’établi en ébénisterie
La recherche en études genre a abordé la question sexuelle du travail sous l’angle de la séparation des tâches. Dans le champ francophone, c’est notamment la réflexion de Paola Tabet qui a rebattu les cartes : dans un article de 1979, publiée dans la revue L’Homme, l’anthropologue met en lumière « les mains, les outils et les armes » dont se servent les hommes et les femmes. Elle déconstruit les notions de « complémentarité » et de « réciprocité » qui soutiennent l’idéal d’une répartition équilibrée des tâches. Ma contribution, dans le cadre de ce colloque, s’appuie sur la réflexion initiée par Paola Tabet et questionne concrètement la classification des tâches à partir d’un terrain, d’un lieu et d’une profession : l’établi de l’ébéniste. En partant des données empiriques recueillies sur le terrain d’investigation de ma thèse (notamment à travers l’observation participante, les observations situées et les entretiens avec des ébénistes en Suisse et en France), je vais tenter de dégager des pistes de réflexion théorique pour questionner, d’un point de vue sociologique, les gestes techniques genrés ainsi que l’usage des outils qui les actualisent. Si les outils apparaissent, dans le cadre du travail d’ébénisterie, comme un moyen pour les travailleurs et les travailleuses de dépasser leurs capacités strictement corporelles, ils semblent toutefois participer encore à une différenciation qui peut être déjouée sous certaines conditions, en vue d’échapper au contrôle masculin.