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Animatrice : Sylvia Duverger (Paris 8)
Titre : Phénoménologie féministe francophone - Séance phénoménologie de la domination et de l’émancipation
Résumé : Avec Alia Al-Saji Professeure associée au département de philosophie, McGill University Julie Perreault Professeure adjoint, Université de Moncton C’est dans L’Amérique au jour le jour, rédigé en 1947, et en réfléchissant sur le racisme et sur la constitution de chacunE en être racisés, en blancHE, noirE, américainE, afro-américainE…, que Simone de Beauvoir a pour la première fois recouru à la distinction entre être et devenir qui est au cœur du Deuxième sexe . Précisant que les subjectivités incarnées ne sont pas mais deviennent, elle observe, conformément à l’analyse de l’Autre opprimé développée par Richard Wright, que racisées et sexisées, elles adoptent en quelque sorte les représentations que leurs oppresseurEs ont d’elles, limitant elles-mêmes, en apparence, leur propre agentivité, comme si cette psychologie tenait à leur physiologie . L’analyse du racisme a permis le développement de la première phénoménologie féministe. Qu’en est-il aujourd’hui de cette alliance entre l’analyse de la racialisation et la phénoménologie féministe ? Marion Bernard se demandera comment la phénoménologie beauvoirienne, mais aussi l’œuvre fanonienne remettent-elles en question la prétendue neutralité du sujet de la phénoménologie classique – celle de Husserl, Heidegger et Sartre ? Quelle place la phénoménologie doit-elle faire à « la subjectivation ‘autre’ » – celle d’une femme ou d’unE coloniséE –, dont les capacités d’émancipation sont socialement restreintes par rapport à celles de l’homme blanc ? Alia-Al-Saji, de son côté, montrera comment la racialisation de certains corps, ceux, en particulier, des femmes musulmanes voilées, parvient à se méconnaître elle-même comme telle. Enfin, en prenant appui sur les féministes autochtones, Julie Perreault contestera la conception beauvoirienne des femmes de couleur comme des incarnations de « l’Autre opprimée » (De Beauvoir 1947; 1949), conception qui atteste que la phénoménologie beauvoirienne elle-même n’est pas exempte de biais socio-culturels.

Auteure : Alia Al-Saji (Université McGill)
1 - Phénoménologie du racisme culturel : voiles musulmans, corporéité, et nature de la culture
Ces dernières années, a eu lieu un débat quant à savoir si l'on peut qualifier de « racisme » le fait de stéréotyper les musulmans dans divers contextes occidentaux (France, États-Unis ou Canada). Un compromis a conduit à employer d'autres termes comme « néo-racisme » ou « racisme culturel » afin d'indiquer la nouveauté de ce préjugé. Je poursuis dans cette intervention une double intention. Tout d'abord, il s'agit d'examiner la phénoménologie du « racisme culturel » en argumentant qu'il s'agit véritablement d'une forme de racisme. Ensuite, cependant, je questionne la politique qui consiste à décrire ce phénomène comme n'étant pas véritablement du racisme. Mon but est de comprendre à la fois le mécanisme qui sous-tend le racisme culturel et pourquoi il se méconnaît – comment il comporte une élision de lui-même comme racisme. Il s'agit de la façon dont les corps sont perçus dans le racisme culturel : une forme de racialisation qui s'appuie sur une division stricte entre nature et culture. Cette dichotomie rend possible un mode d’auto-justification où les raisons de l'intolérance et du préjugé peuvent être attribuées à des pratiques culturelles matérielles (vêtement, nourriture, comportement) plutôt qu'à des corps biologiques (couleur de peau, phénotype), masquant ainsi le processus de racialisation qui en est l'enjeu véritable. Je me concentrerai, en analysant ce phénomène, sur les attitudes et perceptions du voilement des femmes musulmanes dans les contextes nommés précédemment.
Auteure : Julie Perreault (Université de Moncton)
2 - Phénoménologie de la résistance dans le féminisme autochtone
Julie Perreault explorera la façon dont les féministes autochtones conceptualisent leur expérience de la violence coloniale, et proposera d’y voir l’expression d’une phénoménologie politique. A la croisée des pensées autochtones et féministes, leurs critiques du colonialisme explorent les relations entre les corps social, physique, émotionnel et spirituel et la dimension patriarcale de l’être historique colonial. Leur approche a notamment pour particularité de dépasser la catégorie de l’« Autre » afin d’analyser les régimes d’oppression. Les féministes autochtones développent ainsi leurs propres ontologies, épistémologies et visions du monde. Contrairement à Frantz Fanon, leur solution au colonialisme n’est pas la contre-violence, mais l’articulation de systèmes de vie et de valeurs dans lesquels la violence s’exprime autrement. Les fondements de tels systèmes se situent dans l’éthique, le rapport à soi, et le rapport à l’autre qu’il implique, suivant un schéma relationnel plutôt que binaire.