Détail ::::::
Animatrice : Genevyève Delorme (Université du Québec à Montréal)
Titre : 514 – Paroles et discours féministes
Résumé : -

Auteure : Pierre Lénel (CNRS - CNAM)
1 - L'apport, incertain, de Donna Haraway au féminisme : genre et féminisme à l'épreuve du Cyborg
En 1985 paraissait "Manifeste Cyborg, science technologie et féminisme socialiste à la fin du XXe siècle". Le Cyborg chez D. Haraway devait permettre de déstabiliser « les présupposés conceptuels les plus stables de la pensée occidentale, marxiste et féministe comprises » (Stengers). Aujourd’hui que reste-t-il de cette tentative dans le champ des féminismes en ce début de siècle ? A l’occasion de cette communication, nous interrogerons la tentative de D. Haraway de construire un « mythe politique ironique fidèle au féminisme, au socialisme, au matérialisme » (Haraway). Nous tenterons de cerner ce qui dans la prise du Cyborg permettait de faire advenir ce projet. Tentative de faire exploser toutes les catégories, y compris celle de genre ? Ou bien geste désespéré pour faire reconnaître l’existence d’existants problématiques ? Au-delà des invocations de ce texte, plus ou moins rhétoriques, qui parsèment la littérature féministe nous mettrons au jour les traces du Cyborg dans les conceptualisations contemporaines du féminisme. Nous montrerons que le geste de D. Haraway n’est finalement pas repris et que les débats contemporains à propos du genre, en France notamment, sont au fond bien éloignés des enjeux portés par le Manifeste. Comment comprendre ce que l’on peut qualifier de résistance de(s) l’espace(s) féministe(s) à cette tentative ? Comment, dès lors, articuler le Cyborg à un féminisme plus « classique » ? Ce sont ces interrogations auxquelles nous tenterons d’apporter des éléments de réponse qui guideront notre réflexion.
Auteure : Céline Clément-Pessiani (Université Paris Ouest-Nanterre La Défense)
2 - Les femmes peuvent-elles rejeter le sexisme bienveillant sans être rejetées à leur tour ?
Ces dernières décennies, les pressions normatives dans nos sociétés occidentales ont poussé les gens à ne pas exprimer des propos ouvertement discriminatoires (McConahay, 1986). C’est pourquoi il est utile de se pencher sur des formes plus subtiles de sexisme tel que le sexisme bienveillant, qui est une idéalisation de la femme dans son rôle traditionnel, qui n’entre pas en compétition avec les hommes (Glick & Fiske, 1996). Le fait qu’il ne soit pas identifié comme du sexisme par les femmes (Dardenne, Dumont & Bollier, 2007), qui d'ailleurs préfèrent les hommes sexistes bienveillants (Kilianski & Rudman, 1998) ainsi que le fait qu’il soit très répandu à travers les cultures (Glick & al., 2001) le rendent particulièrement efficace. Il est toutefois possible de faire prendre conscience aux femmes de sa véritable nature après, par exemple, une intervention (Woodzicka & Good, 2010). Mais qu’est-ce que cela implique pour les femmes ? Peuvent-elles tout simplement décider de rejeter le sexisme bienveillant ? Seront-elles perçues de la même manière que celles qui l'approuvent ? Et si cette perception change, comment peuvent-elles éviter un jugement négatif ? C’est à ces questions que nous tenterons de répondre à travers deux études qui mettront en évidence le recours au contrôle social par les participants face à une femme désapprouvant le sexisme bienveillant. Nous avons présenté à des femmes et à des hommes deux portraits de femmes, l’un rejetant le sexisme bienveillant, l’autre, l’approuvant. Puis, nous leur avons demandé de les évaluer. Ces expériences montreront également que les jugements négatifs portés sur la femme rejetant le sexisme bienveillant peuvent être évités en lui associant des stéréotypes féminins.
Auteure : Michèle Schaal (Iowa State University)
3 - Questions émergentes ou réinventer la roue ? Quelques manifestes féministes français contemporains
En France, les mouvements sociaux engendrés par le gouvernement Juppé (1995)—dont une manifestation en faveur des droits des femmes à l’initiative de l’association féministe CADAC—ont permis l’émergence d’une troisième vague du féminisme. Depuis, le pays a assisté à la naissance de plus d’une centaine d’associations, des Sciences Potiches se Rebellent (1995) à Osez le féminisme ! (2009). De même, le nouveau millénaire a vu la publication de nombreux manifestes féministes par des militant.e.s, journalistes et écrivain.e.s—du Pourquoi je suis Chienne de Garde d’Isabelle Alonso (2001) à FEMEN (2013). Cette présentation propose d’aborder quatre de ces manifestes individuels : Pourquoi je suis chienne de garde d’Alonso, Ni Putes ni soumises de Fadela Amara et Sylvia Zappi (2003), King Kong théorie de Virginie Despentes (2006), et Ex Utero : Pour en finir avec le féminisme de Peggy Sastre (2009). Il s’agira d’établir une cartographie critique de l’appropriation des débats féministes contemporains dans ces quatre ouvrages. Une première section explora les questions identitaires (intersectionnalité des différences, identités de genre et nationale) abordées par les auteures. Ensuite seront discutées ce qu’Éric Fassin nomme les « questions sexuelles » (prostitution, pornographie, reproduction) développées dans les manifestes.* Pour les deux « questions », les auteures prêtent voix à des perspectives qu’elles jugent marginalisées, qu’elles soient féministes, spécifiques ou globales. Enfin, nous tenterons de déterminer si ces quatre ouvrages témoignent effectivement de questions émergentes dans les féminismes contemporains français (voire mondiaux) ou si—comme le soulignent certain.e.s—ils réinventent la roue des féminismes qui les précèdent. *Clarisse Fabre et Éric Fassin, éds. Liberté, égalité, sexualités : actualité politique des questions sexuelles. Paris : Belfond, 2003.
Auteure : Mona Gérardin-Laverge (Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne)
4 - Faire des choses avec les mots : contre-attaques féministes dans le langage ordinaire
Dire que le langage n'est pas seulement une representation du monde susceptible d'etre vraie ou fausse, mais qu'il agit dans le monde et sur les personnes, donne des outils feministes pour contrer l'illusion de la naturalite des sexes, des genres et de l'heterosexualite, et pour comprendre ce que nous fait le langage, et quel est ce nous a qui le langage fait des choses. Comme l'ecrit Judith Butler, les sujets sont vulnerables au langage, mais une subversion et une contre-attaque feministes du pouvoir des mots sont possibles. Le probleme qui se pose alors est le suivant : si l'efficacite des performatifs depend des conditions sociales, dans la mesure ou, pour faire des choses avec les mots, il faut y etre autoriseE socialement, est-il possible de lutter contre les categories dominantes, l'inegale repartition du pouvoir de nommer, et les enonces sexistes Pour repondre a cette question, j'analyse plusieurs exemples de contre-attaques feministes dans le langage pour comprendre leurs effets et les pistes politiques et strategiques qu ils nous donnent. Dans ces exemples, des personnes questionnent le sens dominant d'un mot ( travail , autonomie ) en expliquant ce que signifie le mot pour elles. Elles revendiquent une autorite epistemique, et explicitent en meme temps la singularite de leur point de vue. Elles proposent la construction d'un sens ouvert a d'autres experiences, et d'un savoir situe prenant acte des critiques faites par les epistemologies feministes des points de vue, tout en ouvrant la possibilite d'une communication entre les points de vue. Ce qui peut, peut-etre, nous aider a construire un feminisme qui ne soit pas normatif et n'universalise pas le vecu de certaines femmes aux depends d'autres, mais qui permette la construction a la fois individuelle et collective de nouvelles manieres de dire et de vivre.